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L’IRIS BLEU

et de ravalement de notre race. De même nos cassis, nos cerises des champs, notre sureau blanc ferait un excellent vin.

La main d’œuvre ne ferait pas défaut, le village est habité presqu’exclusivement de rentiers vivant chichement sur un revenu de famine, s’épuisant en une indolence forcée et s’efforçant, pour tuer le temps de colporter leurs insipides commérages, leurs calomnies basses et nuisibles. Toutes ces pauvres gens ne demanderaient pas mieux de venir travailler à l’usine, ils pourraient ainsi augmenter leurs maigres revenus et lorsqu’une amélioration serait nécessaire, l’on ne se heurterait peut-être pas toujours à leur éternelle avarice.

À côté de cette industrie très facile et très lucrative, il y en aurait de non moins intéressantes : celle de la toile du pays pour n’en citer qu’une. Nos pères avaient compris toute l’importance de cette branche d’industrie et chaque cultivateur avait jadis sa pièce de lin dont il faisait lui-même une toile très solide sinon très fine. Pourquoi ne pas ressusciter cette industrie sur des bases modernes et pratiques ? On pourrait y adjoindre le tissage de la laine du pays. Ces entreprises donneraient de l’ouvrage à nos villageois oisifs et feraient ainsi disparaître cette grande plaie : le rentier de nos petits villages.

Le cultivateur, certain de trouver un débouché tout proche, s’ambitionnerait à ne pas toujours semer son éternelle avoine à couper son éternel foin et consacrerait son temps et son intelligence à la culture de lignes plus payantes.

« Notre province est essentiellement agricole, dit-on, et cependant, si vous voulez acheter une boîte de conserves dans une épicerie, vous y découvrez son origine ontarienne bien affichée sur la boîte.

Ah ! si j’étais jeune… »

— Dis donc, mon cher Paul, moi qui me plaignais que mes rêves étaient enterrés avec mon oncle, sais-tu au contraire que je les trouve plus vivants que jamais. Je faisais des projets de commerce et d’industrie… c’en est de l’industrie ce que mon oncle me conseille là, et autrement élevée que celle que je n’avais imaginée.

— En suis-je encore ?

— Certainement mon vieux, et nous allons sans retard nous mettre à l’œuvre.

Le reste de la soirée s’écoula à parler de leurs beaux projets et après avoir fumé un dernier cigare auprès de la cheminée où brûlait une bûche d’érable, les deux jeunes gens allèrent se coucher.


CHAPITRE VII


Réveillés vers sept heures, le lendemain matin, ils trouvèrent le père et la mère Lambert en train de se disputer. « Je te dis, Jacques insistait la vieille que ce ne serait pas convenable. »

— Je comprends bien que si on faisait ça tout de suite, comme on avait d’abord pensé, ça ne serait pas convenable, mais en retardant aux jours gras, il me semble qu’il n’y aurait pas d’inconvénients. Ce pauvre Monsieur Marin, lui qui nous en parlait tout le temps, il aurait été si content d’y être…

Oh oui ! le pauvre défunt cher homme ! Mais je te dis, Jacques, que ça ne serait pas convenable de faire des réjouissances quand il vient à peine de mourir.

— Qu’est-ce qu’il y a donc ? s’enquit Yves qui avait entendu les dernières phrases.

— Il y a, répondit le père Jacques que nous devions fêter nos noces d’or vers la Noël, mais la mère dit que ce ne serait pas respectueux pour la mémoire de votre oncle si nous faisions une fête ici. Je comprends que d’ici à quelques mois, nous ne saurions nous-mêmes nous décider à nous livrer au plaisir, mais j’ai pensé que si nous retardions la fête aux jours gras, la mémoire de votre oncle, ne saurait en souffrir… Qu’en pensez-vous ?…

— Je pense, mon cher Jacques, que mon oncle était de son vivant un homme trop respectueux des traditions pour nous reprocher d’y être fidèles nous-mêmes. Si vous voulez retarder votre fête de famille jusqu’au mois de mars, je vous donne carte blanche et même je vous promets d’être des vôtres ainsi que mon ami Paul. N’est-ce pas que tu y seras Paul ?

— Je vous le promets, Monsieur Lambert. Mais pour le moment, si tu le veux, Yves, nous allons faire une promenade dans tes champs, tu me feras faire le tour du propriétaire, ça nous donnera de l’appétit pour le déjeuner.

Les deux amis sortirent accompagnés de Lambert qui avait tenu à les escorter.

Le domaine a un front de vingt-et-un arpents sur une profondeur de trente, ce qui représente sept numéros de lots. De la maison à la rivière Salvail, qui borne vos terres en front, il doit y avoir tout près de cinq arpents, ce qui laisse une profondeur de vingt-cinq arpents jusqu’au trait-carré. De quel côté voulez-vous aller ?

— Du côté du bois, n’est-ce pas Paul ?

La vieille demeure occupait à peu près le centre, sur la largeur du domaine. À l’arrière s’étendait une pièce de terrain planche coupée par les côtes irrégulières de la coulée des