Page:Lavergne, Jean Coste - 1908.djvu/42

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un éclair de méfiance dans le regard, lorsque Coste, le rouge au front, la bouche sèche, prononçait le mot de crédit, si mal compris et si mal accueilli, en général, du paysan hostile. Il est vrai que cela durait peu et que les marchands, leur étonnement passé et réflexion faite, se hâtaient d’ajouter d’une voix aimable, mais avec une pointe de condescendance et de gouaillerie pour ce client pauvre, devenant leur obligé :

— À votre service… comme il vous plaira, monsieur.

Coste fut plus à l’aise chez le boulanger, qui, tout de suite et de lui-même, lui remit une taille. Cependant, à passer ainsi d’un fournisseur à l’autre, sa timidité augmentait et son attitude humble, embarrassée, contribuait à donner de lui une impression peu avantageuse. Si bien que, sa tournée finie, il revint à l’école, le cœur plein d’une tristesse vague, se croyant atteint dans sa dignité, avec le pressentiment de sombres jours à vivre dans ce village et la peur furtive de l’avenir, sentiments qui plissaient son front morose.

Jusqu’ici, cette gêne et cette honte, songeait-il, lui avaient été épargnées. À Peyras, son traitement suffisait aux besoins des siens. Louise avait l’excellente habitude de payer comptant les fournisseurs quotidiens. Si, depuis la venue des enfants, elle et son mari n’avaient pas fait un sou d’économie, du moins ils n’avaient jamais eu que les dettes courantes du tailleur et du cordonnier. Louise n’était pas dépensière et gouvernait bien son maigre budget. Sa coquetterie se contentait de peu : un bout de ruban, une fleur, un rien la parait ; elle taillait elle-même de ses doigts de fée ses robes peu coûteuses et chiffonnait ses chapeaux avec l’art et le goût d’une modiste experte.

Certes, comme le menu fretin des fonctionnaires, ils connaissaient ces terribles fins de mois où dans le porte-monnaie, flasque ou gonflé de vent comme un soufflet, tintent quelques piécettes blanches qu’on dépense parcimonieusement à l’achat de pommes de terre, de légumes à bon marché, quitte,