Page:Le Parnasse contemporain, III.djvu/225

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Nulle âme au fond de toi n’écouterait nos âmes ?
C’est un néant trompeur que j’aurais tant aimé ?
Nul dieu n’habiterait sur ces sommets en flammes,
Et si tu t’écroulais, tout serait consommé ?

Non ! car j’entends quelqu’un même dans ton silence,
Car tu n’assouvis pas mon immense désir :
Plus haut chez toi j’arrive, et plus haut je m’élance
Vers quelque objet ailé que je ne puis saisir.

Oui, nature, univers, beauté, ma douce étude,
Si tu n’es pas le but tu restes le chemin !
Tu me rends le désir, l’espoir, la certitude,
Quand je les ai perdus dans le désordre humain.

Voyez-moi, je suis vieux, ô mes Alpes fidèles !
Je n’ai plus pour monter le souffle et le pied sûr :
Qu’importe ! je m’enlève et je me sens des ailes
Quand vos fronts étoilés m’appellent dans l’azur.

J’y reprends la jeunesse et le rêve et l’extase,
Aucun mal n’y fait ombre à ma sérénité ;
Et j’y bâtis encor, j’affermis sur sa base,
Dans l’ordre et dans l’amour ma première cité.

Sur ses douces hauteurs je refais la patrie ;
Chaque homme y vient s’asseoir au banquet fraternel ;
Tout regard m’y sourit et toute voix me crie :
La douleur est d’un jour, le bien est éternel.