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anniversaire de mon entrée au régiment, je donnai un dîner d’adieux à tous mes camarades.

« Nous portâmes force toasts ! On but pour moi aux vents, à l’océan que j’allais traverser, à l’Australie : Deo ignoto. Et moi, le cœur plus plein que mon verre, je bus à mes bons souvenirs, à notre bonne camaraderie ; à la France, à ce beau pays de la verve, de l’entrain et de l’amitié. »

Quelques jours après, M. de Castella s’embarquait.

On sait que l’Australie ou Nouvelle-Hollande, située au sud-est de la Chine et des archipels des Philippines et de la Sonde, est l’île la plus grande de l’Océanie. Son étendue, qui égale à peu près les quatre cinquièmes de l’Europe, l’avait fait appeler, à l’origine, continent austral ou du Sud. En jetant un regard sur la carte spéciale que nous avons publiée (tome II, page 187) on peut voir que la circonférence de l’Australie est connue, mais on n’a guère encore exploré que les deux cinquièmes de l’intérieur et exploité que le quart. C’est sur la côte orientale, découverte par Cook, que s’étend et prospère la vaste colonie anglaise, la Nouvelle-Galles du Sud, dont la capitale est Sydney. Nous n’aurons à nous occuper ici que de l’extrémité méridionale de l’île, de l’Australia felix, ou mieux de la colonie de Port-Philipp (province ide Victoria), riche en pâturages, en bétail, en or, en commerce, en industrie, et couvrant une superficie plus grande de dix milles carrés que l’Angleterre, le pays de Galles et l’Écosse réunis.

Le nom de Port-Philipp, qui rappelle le premier gouverneur de la Nouvelle-Galles du Sud, fut donné au territoire que devait occuper la nouvelle colonie, par deux officiers de la marine anglaise, Murray et Flinders, lorsqu’ils abordèrent dans sa baie en 1802. Le capitaine français Baudin y était arrivé en même temps qu’eux et déjà il avait nommé « terre Napoléon » une grande partie de la côte. L’Angleterre, afin de prévenir toute colonisation française, se hâta d’annoncer l’intention de fonder à Port-Philipp un établissement pénitencier succursale de celui de Botany. L’essai ne fut pas heureux : il est remarquable qu’on ne sut pas d’abord même découvrir une rivière sur cette « terre promise, » et qu’on l’abandonna en la déclarant inhabitable. Cependant la terre de Van-Diémen ou Tasmanie, île qui n’est séparée de Port-Philipp que par le détroit de Bass, s’étant peuplée peu à peu de colons entreprenants, un voisinage si actif ne pouvait manquer de conduire à de plus heureuses explorations du rivage australien. L’honneur d’avoir fondé la colonie de Port-Philipp revient en effet principalement à deux colons de la terre de Van-Diémen, Batman et Fawkner. Batman entra dans la rivière Veirabee et, le 6 juin 1835, acheta aux indigènes une surface d’environ cent mille arpents pour un tribut annuel de cinquante couvertures, cinquante couteaux, cinquante tomahawks (hachettes), cinquante paires de ciseaux, cinquante miroirs, vingt paires de pantalons et deux tonnes de farine : enhardi par ce premier succès, il étendit bientôt son acquisition à cinq cent mille arpents. De son côté, John Fawkner, pénétrant au delà, s’établit au bord de la rivière Yarra, à huit milles environ de son embouchure.

« La Yarra, dit M. de Castella, offre une entrée facile aux navires, et forme un bassin de sept milles de longueur à travers une plaine unie et sablonneuse. À l’extrémité intérieure de ce bassin le terrain change, et les bords à pic de la rivière, élevés, mais de quelques pieds seulement, forment comme des docks naturels aux pieds de vertes collines prêtes à recevoir une ville nouvelle. Là aussi, la Yarra élève son lit, et ses eaux sont préservées de l’invasion de l’eau salée.

« C’est sur ces collines que se trouve aujourd’hui l’immense ville de Melbourne avec ses rues somptueuses, ses édifices, ses églises, ses chemins de fer et ses cent vingt mille habitants.

« L’histoire de la colonie de Port-Philipp, pressée dans le court espace de vingt-cinq ans, offre d’utiles enseignements : d’abord, inutiles tentatives du gouvernement anglais pour y fonder une colonie ; puis, par l’initiative de quelques hommes entreprenants, établissement premier d’une grande industrie (celle des laines) en rapport avec la nature du sol — ce fut là le premier travail de colonisation ; les villes naquirent après, bientôt grandes et populeuses, à mesure qu’elles devenaient un entrepôt important pour envoyer à d’autres contrées les produits de l’intérieur ; à mesure aussi que les producteurs devenant plus riches, demandaient au vieux monde son luxe et ses superfluités. Ce fut dans ces villes que s’établirent les industries secondaires, d’autant plus multipliées que les richesses et les besoins du pays augmentaient ; et ces villes à leur tour firent naître une population de fermiers agriculteurs, qui s’établirent tout autour d’elles et y trouvèrent des débouchés pour leurs denrées. »

Il faut dire toutefois que la colonie de Port-Philipp n’a pas fait de si admirables progrès en un demi-siècle, sans avoir eu quelques crises à subir. Les rapides succès des premiers propriétaires éleveurs de bétail ou squatters avaient fait monter à l’excès, il y a une vingtaine d’années, les prix des stations (établissements destinés à élever et nourrir de grands troupeaux). En 1859 on vendait une station au prix de trois livres sterling (soixante-quinze francs) par tête de mouton, et au prix de douze à quinze livres (trois cents à trois cent soixante quinze francs) par tête de gros bétail. Il en devait résulter nécessairement une dangereuse réaction : en 1842 on vit tout à coup descendre le mouton au prix de deux francs et le bœuf à quinze francs ; toutes les autres marchandises baissèrent dans la même proportion. Les colons apprirent ainsi à leurs dépens que pour s’assurer une prospérité durable, on doit la fonder sur des bases plus réelles, et plus solides que le jeu des spéculations.

La découverte des mines d’or de Bathurst près de Sydney faillit être plus fatale encore à la colonie de Port-Philipp. Les ouvriers, les bergers, les laboureurs quittèrent subitement leurs travaux pour se précipiter vers cette source merveilleuse de richesse où, disait-on, il ne fallait que se baisser et puiser. Par bonheur, on ne