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Désireux de mettre son pouvoir à l’abri de toute tentative de renversement, il prit le parti de fermer le Paraguay et de l’isoler des provinces voisines, trop souvent en proie (il est juste de le dire aussi) à l’anarchie et à la guerre civile. Imbu de cette étrange maxime économique, à savoir que les Anglais et généralement tous les Européens ruinent les autres nations par leur commerce, il se fit le seul trafiquant du pays, dont il échangeait les produits à Itapua, contre des armes et des munitions qu’il y recevait du Brésil. Il prit ainsi au piége et retint prisonnier pendant de longues années, quelques-uns jusqu’à sa mort, des négociants étrangers et des savants qui avaient tenté d’explorer ce pays encore si peu connu des naturalistes, malgré les beaux travaux de Félix de Azara. Parmi ces derniers il faut citer les docteurs Rengger et Longchamp, et avant eux M. Bonpland, qui expia par dix années d’une dure captivité son amour désintéressé pour la science.

Les années, en s’accumulant sur la tête de Francia, furent impuissantes à calmer les accès de son humeur fantasque et ses excentricités sanguinaires ; et la mort le surprit dans l’exercice d’un despotisme inflexible, après quelques jours de maladie, pendant lesquels il continua de s’occuper seul de l’expédition des affaires. Vainement on le presse de se désigner un successeur, afin de préserver le pays de l’anarchie ; à ces instances il se contente de répondre qu’il ne manquera pas d’héritiers. Peu s’en fallut qu’il ne sortît de la vie par un crime. Saisi tout à coup d’un violent accès de colère contre son médecin (curandero), il se lève, s’arme d’un sabre, et allait en frapper l’homme de l’art tremblant et déjà résigné, lorsque ses forces le trahissent et il tombe évanoui. Aux cris du barbier accourt le sergent de garde, qui refuse d’approcher avant d’en avoir reçu l’ordre de sa bouche :

« Mais il ne parle plus, dit le mulâtre.

— Peu importe, répond le soldat, fidèle observateur de la consigne ; s’il revenait, il me punirait d’avoir désobéi. »

Enfin on le porte mourant sur son lit, et le 20 septembre 1840 au matin il expire, à l’âge de quatre-vingt-trois ans.

Francia était d’une taille moyenne. Nerveux et maigre, il offrait tous les signes qui caractérisent le tempérament bilieux. De beaux yeux noirs enfoncés sous l’orbite et couverts d’épais sourcils, des regards perçants et un front largement développé imprimaient à sa physionomie un remarquable cachet d’intelligence et de pénétration. Admirateur enthousiaste de l’empereur Napoléon, il croyait le copier en montant à cheval en robe de chambre, avec des bas de soie et des souliers à boucles d’or : un tricorne de dimensions fabuleuses, et qui représentait dans sa pensée le petit chapeau historique, complétait son costume, dont il avait pris le modèle sur une caricature de Nuremberg. Malgré ce léger ridicule, le maintien grave et digne de Francia commandait le respect, et son abord était imposant. Fort de cette première impression, il cherchait par une hauteur étudiée à intimider son interlocuteur. Mais s’il rencontrait une contenance ferme et un regard assuré, son ton devenait plus doux ; il causait avec esprit et laissait voir alors des connaissances étendues sur les sujets les plus variés. Sans amis, sans parents auprès de lui, car il congédia bientôt sa sœur sous le prétexte le plus frivole et emprisonna ses neveux, il cherchait des distractions dans l’étude, et y consacrait les instants que ne réclamait pas le gouvernement de sa république.

« L’époque moderne, dit le commandant Page[1], n’a rien produit de comparable à ce régime odieux du dictateur du Paraguay. Pendant tout un quart de siècle, et au mépris des avis et des reproches des gouvernements étrangers, Francia régna en tyran sur ce beau pays et commit une foule de crimes, sous ce prétexte spécieux, érigé par lui en aphorisme, que la liberté doit être mesurée aux hommes sur leur degré de civilisation. À sa mort, malgré les exécutions sans nombre qui souillèrent son règne, les prisons de l’Assomption regorgeaient de prisonniers. Il y en avait plus de sept cents, dont quelques-uns enfermés depuis vingt ans. Comme les prisonniers de la Bastille délivrés le 14 juillet, ces malheureux étaient physiquement anéantis, quelques-uns d’entre eux tombés dans l’idiotisme. En rentrant dans le monde, ils n’y ont retrouvé ni leurs foyers ni leurs familles, balayées par cet affreux courant de tyrannie. »


Ethnographie et population du Paraguay. — Caractères physiologiques et moraux des habitants.

Au Paraguay, comme dans la plupart des colonies européo-américaines, une observation superficielle suffit pour constater au sein de la population, la présence d’éléments hétérogènes. On y reconnaît aisément l’existence simultanée de trois races séparées par des différences profondes dans leurs caractères physiologiques, leur origine, leurs aptitudes et leurs instincts. La race guaranie, chez laquelle le naturaliste remarque plus d’un trait d’organisation mongolique, autochtone et maîtresse du sol au moment de la découverte, constitue le plus important de ces éléments ; viennent ensuite la race latine ou conquérante sortie de l’Espagne, et la race nègre, importée par celle-ci des rivages de l’Afrique. Il est assurément plus aisé de se figurer que de décrire les mélanges à tous les degrés, les croisements nombreux et presque infinis qui ont dû naître du contact de ces trois variétés de l’espèce humaine vivant ainsi pêle-mêle depuis plusieurs siècles. Je ne m’y arrêterai pas : je craindrais de répéter des définitions trop connues[2].

La race latine se personnifie dans cette poignée d’aventuriers intrépides, sortis de la péninsule ibérique à la suite de Sébastien Cabot, d’Ayolas et d’Alvar Nunez.

  1. La Plata, the Argentine Confederation and Paraguay, a narrative, etc., by Thomas, J. Page, U. S. N., commander of the expédition. London, 1859.
  2. Personne n’ignore la signification des mots mulâtre, métis, quarteron, salto-atras, etc. On appelle zambo l’individu né de l’alliance des sangs nègre et indien.