Page:Lebel - Bœufs roux, 1929.djvu/25

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
23
BŒUFS ROUX

le plus grand calme régnait dans la maison et sur toute la campagne environnante. Mais de temps à autre on pouvait saisir, venant de l’étable, quelques meuglements de bestiaux.

Le silence dura autour de la table tout le temps qu’on mangea la soupe. Alors seulement Phydime ébaucha un sourire légèrement ironique et demanda à son fils assis à sa gauche.

— Il paraît, Horace, que t’as fait un bon voyage à Sainte-Hélène… As-tu vu ton homme ?

— Oui, répondit évasivement Horace sans regarder son père, j’ai fait un pas mauvais voyage. Seulement, les chemins, à mon retour, n’étaient pas ben ben beaux.

Horace était tout le portrait de son père, comme Dosithée était celui de sa mère. Il était grand, même un peu plus grand que son père, et bâti en hercule. Il était renommé dans la paroisse pour sa force physique. Il était d’humeur assez égale, quoique taciturne comme son père, et d’un caractère facile. Le plus souvent il se pliait volontiers aux volontés de son père, mais il aimait beaucoup l’autorité et il semblait attendre avec impatience le jour où il serait le maître. Et de ce côté, il tenait fort de son père. Aussi, sachant que le bien lui reviendrait à la mort de Phydime, commençait-il à vouloir prendre des façons de maître. Mais Phydime, qui n’entendait ne lâcher les rênes qu’à sa mort, y mettait vite le holà. Horace se trouvait donc mortifié. Mais Phydime savait l’apaiser et le réconforter par ces paroles dites sur un ton badin le plus souvent :

— Mon garçon, apprends d’abord à obéir et à servir, et plus tard, quand tu seras devenu le maître, tu sauras commander et gouverner !

C’étaient de sages paroles. Mais Horace était têtu et impatient, comme nous l’avons dit, et bientôt encore il tentait de prendre le pouvoir. Phydime, toujours sur le qui-vive, le prévenait. Certes, il lui en passait bien, et assez souvent Horace disait : « Papa, je pense qu’on devrait faire telle chose aujourd’hui ? »

Phydime réfléchissait un moment et répondait :

— Eh ben ! puisqu’on doit faire ça un jour ou l’autre, vaut autant que ce soit aujourd’hui, puisque ça ta plaît de le faire. Néanmoins, Horace, il aurait aussi fallu réparer la clôture au « su » du pacage !

Ainsi, pour éviter la dispute il donnait raison à son fils, mais en même temps il ne manquait pas de lui faire entendre qu’une autre besogne également importante attendait.

Horace était jeune et, comme tous les jeunes hommes, il s’imaginait que seule la jeunesse a raison. Pourtant son père lui avait fait remarquer bien souvent que c’est la plus grande erreur des jeunes, que celle d’ignorer et de mépriser la vieillesse.

— C’est quand tu seras devenu vieux, Horace, disait-il, que tu comprendras toutes les bêtises de la jeunesse. Naturellement, je comprends bien qu’on ne peut pas être vieux avant le temps, et qu’il faut être jeune avant d’être vieux, et c’est pour ça que les vieux, qui s’y connaissent, passent par-dessus bien des fautes de la jeunesse. Oh ! t’as pas besoin de hausser les épaules, je te dis ce qui est vrai comme tu le comprendras plus tard, quand ton heure sera venue !

Oui, Horace soulevait les épaules. Jeune et vigoureux, il n’avait foi qu’en lui-même et qu’en son raisonnement comme en sa force physique. Aussi, croyait-il sincèrement que l’amour de son père pour les bœufs roux n’était qu’une toquade de vieil-homme. Et il croyait aussi qu’à force de persévérance il réussirait à briser cette toquade. C’est pourquoi il avait, ce jour-là, pris une initiative que, cependant, il avait peur de regretter, connaissant le caractère parfois violent de son père.

Aussi la question de Phydime l’avait-il surpris, encore qu’il se fût attendu à cette question d’un moment à l’autre. Mais ce qui l’avait surpris, c’était peut-être la façon dont la question avait été posée ! Incapable qu’il avait été de saisir la véritable pensée de son père, Horace avait donc répondu évasivement, pour se donner le temps de la réflexion. Mais s’il n’avait pas saisi le sens véritable des paroles de son père, il en avait compris l’ironie.

Il se sentit mal à l’aise.

Or, le silence qui suivit fit présager un orage, et tous les regards s’abaissèrent vers les assiettes.

À ce moment, le plus jeune des enfants d’Horace, qui tous deux, étaient couchés dans une chambre de l’étage supérieur, se mit à pleurer.