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BŒUFS ROUX

s’écria Phydime en fonçant ses sourcils, qu’on voudrait que je les vende pour acheter des chevaux ?

— Ah ! fit Léandre avec un grand sérieux, n’allez jamais faire une pareille sottise ! Des bœufs comme ceux-là… mais ça vaut pour le moins trois chevaux, et trois bons chevaux encore !

Cette affirmation porta l’enthousiasme de Phydime à son comble. Il se mit à raconter la vie de ces bœufs roux, tout ce qu’ils avaient accompli depuis quinze ans, s’attardant çà et là à certains coups de collier qui lui paraissaient tout à fait hors de l’ordinaire.

— Une bonne fois, j’étais allé au moulin avec une charge de blé pour faire moudre en farine. J’avais quinze sacs sur ma traîne. C’était au commencement de décembre. Il avait ben tombé une assez bonne bordée de neige l’avant-veille, mais le vent l’avait balayée à bien des endroits, de sorte qu’il y avait des bouts de chemin, et souvent longs comme d’ici à l’étable, où il n’y avait pas une ligne de neige. C’était sur la terre vive. Et ben ! vous le croirez peut-être pas, mais mes bœufs ont continué de tirer la charge pareil comme si ç’avait été sur la neige. J’ vous le dis, mon ami, ça m’a surpris, ben surpris, parce que je pensais tout le temps de rester en chemin avec mon voyage. Et puis, je suis revenu avec ma farine, vers le soir ; seulement, à toutes les passées de terre cette fois-là mes bœufs grattaient pas mal. Mais ça se comprend : vers la fin du jour la terre avait gelé et ça se trouvait plus glissant. Mais ça ne les a pas empêchés quand même de me rendre chez nous avec ma charge. Depuis ce temps-là, monsieur, conclut Phydime avec une grave conviction, j’ai toujours pensé que des bœufs de même ça valait de l’or.

Léandre Langelier applaudit de tout cœur à cette anecdote, et, bref, il se montra si charmant, si simple, que Phydime le garda à souper presque malgré lui.

Un peu avant le repas le fermier alla chercher dans le vieux coffre en chêne de sa chambre à coucher une bouteille de cognac de bonne marque qu’il conservait pour les grandes occasions.

Dans les vingt minutes qui précédèrent le souper Phydime et son hôte prirent deux belles rasades, Dame Ouellet et sa fille se contentant d’un reliquat de cerises de l’année d’avant. Phydime, qui ne buvait un verre d’eau-de-vie qu’à de rares intervalles devint d’une gaieté folle. Et au moment de se mettre à table il s’écria en frappant familièrement sur l’épaule du jeune homme :

— Monsieur Léandre, je veux vous chanter ma chanson… vous allez voir !

Il retira sa pipe, cracha fortement sur le plancher tout blanc et propre, se désenroua, et, de sa voix qu’il pouvait à son gré faire retentir comme un tonnerre, il chanta :


J’ai deux grands bœufs dans mon étable,
Deux grands bœufs roux marqués de blanc,

.........................


Lorsque Phydime eut terminé sa chanson, Léandre sut applaudir de la belle façon, et l’on se mit à table après la prière d’usage.

Jamais, depuis le départ d’Horace, la grande maison solitaire n’avait retenti de plus beaux éclats de rire. Léandre, tout en étant un garçon sérieux, aimait le mot pour rire. Il narra agréablement un tas d’histoires qui firent rire Phydime et Dame Ouellet aux plus francs éclats. De fait, Phydime n’avait jamais autant ri. Seule, Dosithée ne riait pas. Était-ce pour demeurer sur la réserve ? Peut-être. Mais elle demeurait constamment souriante, et elle se sentait joyeuse, heureuse aussi. Si elle ne riait pas, elle ne parlait pas davantage, laissant la parole à Léandre. En observant avec attention, on aurait pu deviner que son esprit était préoccupé ; peut-être se demandait-elle avec une certaine anxiété si la visite du jeune homme allait de quelque façon influer sur son avenir.

Comme on venait d’attaquer le dessert, Phydime changea subitement le sujet de la conversation.

— Tenez, monsieur Léandre, dit-il, pourquoi coucheriez-vous pas ici cette nuit ? Vous vous en retournerez demain à la clarté du jour.

— Oh ! répondit le jeune homme, je vous suis très reconnaissant de votre hospitalité. Mais j’aurais peur d’abuser, d’autant plus que j’aurai tout le temps de me rendre chez mon père avant la pleine nuit.

— Je sais bien, insista Phydime, mais c’est par rapport qu’on aurait toute la veillée pour conter des histoires.