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BŒUFS ROUX

— Je vais vous dire franchement, monsieur Phydime, je me trouve en si bonne compagnie avec vous, Dame Ouellet et mademoiselle Dosithée, que je partirai avec regret. Et cela signifie pour vous, monsieur Phydime, de ne pas trop insister à me garder plus longtemps, car il pourra arriver que je ne veuille plus m’en aller.

Et, en même temps, le jeune homme glissa un regard admiratif et amoureux vers la jeune fille.

On se mit à rire de plus belle, et, peut-être dans une gaieté plus vive, attendu que Dame Ouellet venait d’emplir de grands verres de son vin de cerises qui ne manquait pas le piquant.

Comme on quittait la table avec le plus belle humeur, Zéphirin parut.

— Bon ! pensa Phydime brusquement contrarié par cette visite, quelle affaire avait-il de venir ici ce soir, lui ?…

Mais cette pensée ne dura que la passée d’un éclair. Phydime était trop hospitalier et généreux pour conserver en lui-même un sentiment de malveillance, et pour rien au monde il n’eût voulu manifester la moindre répugnance à un visiteur. Aussi, s’écria-t-il aussitôt avec un accent enjoué :

— Ah ! ça, mon garçon, je dois te faire observer que t’arrives un peu sur le tard, et c’est ben dommage. Ça me contrarie ben aussi, car si t’étais venu plus vite t’aurais pris le souper avec nous autres.

— Merci quand même, monsieur Phydime, répondit Zéphirin. D’ailleurs, j’ai soupé. Et je vais dire comme on dit, je n’aurais plus de place à en mettre.

— Eh ben ! tu peux toujours vider un verre à notre santé et à celle de Léandre ?

— Non, non, merci…

Disons que Zéphirin n’avait pas l’air dans son assiette. Il avait d’abord regardé avec étonnement Léandre Langelier, puis Dosithée et Dame Ouellet et son mari. Non, il ne s’était pas attendu de trouver là le jeune et brillant Léandre… le rival peut-être. Et il paraissait très gêné. Et ses mains tremblaient, à ce point qu’il échappa son chapeau, lorsque Dosithée, très souriante, avança la main pour le recevoir.

La gêne de Zéphirin ne manqua pas de créer une impression gênante sur les autres personnages de cette scène, et la situation allait menacer de devenir très embarrassante, quand Phydime intervint fort à propos. Il s’écria dans un éclat de rire qui, heureusement, n’avait rien de blessant :

— Tiens ! Zéphirin, ça me fait penser à l’histoire que j’ai eue avec ma femme, quand elle était fille et que j’étais encore garçon. J’étais venu le dimanche soir pour passer la veillée. Quand j’arrive, j’ vois un tas de monde de rassemblé qui se mettent tous à me reluquer. Naturellement, j’étais pas encore ben ben brave dans ce temps-là et ça me gênait pas mal de voir tout ce monde me regarder sous le nez. Alors Phémie, je sais pas trop comment ça s’est fait ; toujours est-il que j’avais mon chapeau à la main droite, et moi, au lieu de tendre cette main-là, j’ tends la main gauche. Phémie, elle, sans trop savoir ce qu’elle faisait, car elle avait, l’air pas mal gêné aussi, me prend la main gauche. C’est alors qu’on s’aperçoit qu’on s’est trompés. Je vous demande pas si on a ri… Sacré mille tonneaux ! le fou rire a pris toute la compagnie. On se tordait de tous côtés. Eh ben ! je me mets à dire aux rieurs je pensais que j’avais mon chapeau à la main gauche. Et moi, dit Phémie à son tour, je pensais qu’il voulait me donner la main !… C’est ben simple, tout le monde riait encore ben plus, ça riait à se pâmer. Ah ! si on a ri… si on a ri… Ah ! bon gueux de sort ! quand j’y pense…

Et Phydime et Dame Ouellet se remirent à rire tout autant qu’ils avaient ri cette fois-là en leur jeunesse. Cette anecdote et le rire général qui s’ensuivit firent incontinent passer dans le domaine du passé la récente gaucherie de Zéphirin.

La veillée se poursuivit sur le même ton gai.

Léandre ne resta pas à coucher, comme l’en avait prié Phydime, il partit vers les dix heures et avant Zéphirin, laissant un peu chagrin Phydime qui aurait voulu le garder jusqu’au lendemain.

On invita le jeune homme à revenir, et Dosithée se joignit à ses parents pour formuler cette invitation.

Tandis que Phydime allait à l’étable chercher l’attelage du jeune homme, Dosithée reconduisait celui-ci jusque dans le parterre et sur le bord de la route qui, obliquement éclairée par la demi-lune, prenait le ton d’un ruban grisâtre ondulant entre deux bordures de plantureuse végétation.