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BŒUFS ROUX

— Et vous désirez que je revienne ? interrogea doucement Léandre.

— Oui… répondit Dosithée dans un murmure plus caressant que la brise.

Ce fut donc, un peu plus tard, un heureux jeune homme qui voyageait dans la paisible clarté lunaire, emportant avec lui l’image radieuse d’un ange. Mais peu après c’était un malheureux qui, pédestrement, labourait la poussière de la route. Zéphirin, après le départ de Léandre était devenu soucieux et sombre, et il jetait de temps à autre des œillades si découragées à Dosithée que celle-ci en fut toute bouleversée. Puis il s’en alla, après avoir balbutié un « bonsoir la compagnie ». Il s’en alla, courbé, chancelant, avec un air confus, honteux, comme s’il avait été indignement chassé.

Chez Phydime il ne resta que deux heureux au lieu de trois, comme on pourrait le penser. Chose étrange, quand elle se vit seule en sa chambre, Dosithée se sentit plus malheureuse que jamais. Elle pensait à cette sombre désespérance qu’elle avait surprise dans les regards et la physionomie entière de Zéphirin, et elle, Dosithée ce soir-là avait cruellement blessé Zéphirin, et elle, Dosithée, si compatissante et généreuse, s’accusait d’avoir causé cette blessure. Elle s’en trouvait tout aussi meurtrie que Zéphirin lui-même, et de son cruel chagrin l’image gaie de Léandre ne parvenait pas à la tirer. La jeune fille n’était pas une égoïste : heureuse, elle aimait à voir tout le monde heureux autour d’elle. Elle jouissait du bonheur d’autrui, de même qu’elle se chagrinait des peines des autres. Elle ne pouvait pas être heureuse seule, et la peine qu’elle avait devinée chez Zéphirin la faisait souffrir. À y penser d’avantage, elle arrivait à en vouloir presque à Léandre de n’être pas parti avant le souper. Mais en vouloir à Léandre, c’était être injuste à son égard : car s’il avait demeuré, c’était dû à l’instance de Phydime. Et pourquoi Phydime avait-il tant insisté à garder le jeune homme jusqu’au lendemain ? Dosithée en se le demandant devinait le secret dessein de son père ; oui, Phydime aimait Léandre et il ne songeait ni plus ni moins qu’à lui donner Dosithée pour femme.

Tout à coup, Dosithée se vit en face d’un nouveau soupirant, mais un soupirant, que, cette fois, elle était loin de dédaigner. Ne lui avait-elle pas donné elle-même un encouragement ? N’avait-elle pas jeté un espoir dans son cœur par ce « oui » tendrement murmuré tout à l’heure sur le bord de la route ? Sa nature très émotionnable avait tantôt subi le charme de l’un, comme maintenant elle éprouvait le chagrin de l’autre. Elle avait dit « oui » à l’un, sans vouloir dire « non » à l’autre. Et elle n’avait pas songé à faire plaisir à celui-là au détriment de celui-ci. Son geste avait été spontané, comme sont portées à l’action immédiate toutes les natures sensibles, surtout dans les moments de griserie.

C’est ainsi que se commettent tant de fautes involontaires qui, souvent, sont moins pardonnées que les fautes voulues, les fautes longuement préméditées. Combien de jeunes filles et de jeunes hommes donnent des espoirs qu’ils sont décidés d’ores et déjà à reprendre. Et l’on ne sait comment qualifier cette action. Il en était pas de même de Dosithée : si elle avait donné un espoir à Léandre Langelier, elle n’avait pas donné le même espoir, du moins formellement, à Zéphirin. Sincère avec elle-même, franche, loyale, la duperie la révoltait, et c’est pourquoi, alors qu’elle était toute sous le charme de la rencontre qu’elle avait eue avec Léandre Langelier, ce soir où elle revenait du village avec Zéphirin, elle n’avait pas voulu donner à celui-ci une promesse qu’elle ne se sentait pas sûre de tenir. Son plus grand tort, et elle le connaissait, ç’avait été d’accepter les visites assidues de Zéphirin qui, à présent, pouvait se croire lésé dans ses affaires de cœur.

À ce tort, la jeune fille devait donc maintenant songer à remédier. Mais ce n’était pas tâche facile.

Elle se sentait aimée… elle se savait aimée à la fois par deux jeunes hommes qu’elle n’avait pas repoussés. Au fond elle n’aimait pas plus Léandre qu’elle n’aimait Zéphirin ; la seule différence, elle avait peut-être pour le premier un peu plus de penchant que vis-à-vis du second. Mais elle ne pouvait ignorer que celui-ci lui avait fait une déclaration formelle et une demande qu’elle n’avait pas repoussée ; tandis que l’autre ne s’était présenté que comme un visiteur quelconque qu’on a rencontré par hasard et dont on n’a pas dédaigné la compagnie. En ne repoussant pas la demande de Zéphirin, Dosithée prenait