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LA PETITE CANADIENNE

gue, d’autre foi religieuse, oui. comment pouvions-nous nous sentir heureux, lorsque, à charpie jour de notre vie, on menaçait et attaquait notre nationalité dans son existence morale et spirituelle 1 Nos luttes d’un siècle (et elles ne sont pas finies) peuvent-elles être la preuve que nous fûmes tin peuple heureux sous le régime anglais ? Et lorsque certains historiens, pour appuyer leur hypothèse, tentent de comparer cette période à la période française, ils font un étonnant écart de psychologie. S’il est vrai que. sous le régime français, les Canadiens ont dû souffrir souvent le dédain et la morgue des gens d’épée, des grands marchands et des fonctionnaires, du moins se sentaient-ils plus des maîtres chez, eux qu’ils ne le furent sous le régime suivant.. Les Anglais d’alors ne. se contentaient pas de nous dédaigner, ils nous méprisaient, nous dénigraient et ne méditaient que de nous asservir. Au temps des français, le Canada était notre patrie, notre unique patrie ; quand furent venus les Anglais, nous notions plus chez nous. Nous n’étions à leurs yeux qu’un vil troupeau de vaincus à peine bon pour l’abattoir.

Le terme « Canadien ». qu’on proférait avec une moue dédaigneuse, avait sous le premier régime et sous le suivant, deux significations différentes : sous le régime français, il signifiait « Indigène » avec un sens assez bas ; sous l’autre régime, il signifiait « bête de somme ». Sous le gouvernement des rois de France nous étions, en Canada, deux groupes distincts : les Canadiens et les Français. Sous le gouvernement de l’Angleterre, nous fûmes deux races tout à fait distinctes : les Canadiens et les Anglais. Si, sous l’ancien régime, des Français ont cru déchoir en s’appelant Canadiens, que dire des Anglais ! C’eût été plus qu’une déchéance pour les Anglais, c’eût été crime. Un Anglais qui, à cette époque, se fût dit « Canadien », aurait été renié et banni par ses gens, car il se fût, de ce fait, abaissé au rang de la « bête de somme ». Ce ne fut donc qu’à partir de 1860 que les Anglais commencèrent à s’emparer des titres de notre nationalité. Ce fut après les Papineau, les Viger, les Bédard... mais surtout après les LaFontaine et les Cartier que les Anglais, pour un grand nombre du moins, reconnurent qu’il n’y avait aucune déchéance à se dire Canadien. Et encore de nos jours, combien d’Anglais, nés au pays, parfaitement Canadiens sous tous rapports, ne se sont pas décidés à s’appeler « Canadiens * ! Mais si. à compter de 1860. les Anglais ont commencé à se dire Canadiens, e est <ju ils avaient une fort bonne raison. En effet, nos amis de l’autre langue se proclamèrent c Canadiens ». croyant par là nous faire complètement disparaître dans le flot grossissant de leur immigration, de sorte que le Canada ne serait plus aux Canadiens, c’est-à-dire les vrais Canadiens, ceux-là d avant 1760. Donc, tout ce qui s<- disait canadien alors, était sensé n ôtre qu anglais. Et nous... qn allait-on faire de nous ? Qu allions-nous devenir ? Allait-on nous appeler « les Indiens » ou « les Sauvages » Il est vrai qu on nous dénommait plus facilement « les Français ». Mais nous n’étions pas plus Français qu Anglais, nous étions simplement Canadiens et n’entendions pas être autre chose. 11 n’y avait qu’une alternative pour demeurer ce que nous étions, c’était de nous appeler Canadiens-français. Oui, mais les Anglais prenaient peu :’i peu le dessus par le nombre, et il devait arriver que les nations étrangères, entendant parler des Canadiens, ne songeraient qu’à une race quelconque d’Anglo-saxOns. Quant à nous, nous restions ignorés même des gens de France ; on nous avait si bien escamoté notre carte d’identité. Et c’est pourquoi, par après et encore de nos jours auprès des Anglais nouveaux venus d’Angleterre, nous ne sommes plus que des « étrangers » ou des «Français » récemment immigrés. Voilà comment se fait notre histoire. Et combien d’années d’existence, de travail et de luttes nous faudra-t-il encore pour nous faire reconnaître pleinement pour ce que nous fûmes et ce que nous sommes ! Tous nos écrivains d’histoire ont eu trop de réserves ou trop d’égards pour une race étrangère qui, durant tout près d’un siècle, n’a cherché qu’à nous anéantir. Il semble que le temps soit venu de revendiquer notre véritable identité ; nous ne représentons qu’un tiers de notre population, il est vrai, mais forts de nos origines, de nos luttes, de nos droits et de nos gloires passées, notre tiers vaut bien les deux autres tiers, Car il faut, pour notre dignité nationale, que l’étranger ne voie pas uniquement une race d’Anglosaxons dans notre pays, mais aussi une race française, la véritable race canadienne, celle qui a bâti ce pays.

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