Page:Leblanc - Contes Heroïques, parus dans Le Journal, 1915-1916.djvu/33

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Nonoche



Après s’être caché pendant dix mois dans les forêts des Ardennes et avoir vécu, avec quelques douzaines de camarades, une effroyable vie de privations et de fatigues, Jacques Ordineau, sergent de chasseurs à pied, réussit, au prix de quels périls ! à traverser les lignes ennemies et à gagner une tranchée française. Son aventure intéressa le commandant du corps d’armée à tel point qu’il fut expédié au grand quartier général dans l’automobile d’un officier de liaison.

Or la voiture filait entre deux rangées d’arbres frissonnants à travers les campagnes multicolores, lorsque Jacques, qui semblait encore sous l’action du long cauchemar où il se débattait depuis si longtemps, s’écria :

— Mon capitaine !… mon capitaine !… je viens de voir sur un poteau : Amiens, 12 kilomètres ! Est-ce possible ?

— Certes.

— Mais, mon capitaine, j’habite Amiens ! J’y ai laissé, ma femme ! Elle doit y être ! Elle y est sûrement ! Et alors…

— Et alors, sergent, vous voudriez qu’on s’y arrêtât ? Entendu, mais quelques minutes seulement.

La joie de Jacques fut extrême. Marié depuis un an, très amoureux de sa femme, il l’avait quittée le soir même de la mobilisation.