Page:Leblanc - Le Chapelet rouge, paru dans Le Grand Écho du Nord, 1937.djvu/61

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— Ah ! Et quelles sont les deux autres ?

Mme Debrioux, d’abord, ensuite M. le Comte. Mme Debrioux pleurait. M. le Comte ordonnait. Mais si je veux bien dire tout ce qu’on veut sur moi, que je suis une coquette, que je fais enrager mon mari, pour le reste, bouche cousue. Une promesse, c’est sacré.

— La justice a des droits… » dit-il.

Elle le regarda d’un si drôle d’air qu’il ne continua pas. Il dit à son voisin : « Ah ! si j’avais vingt ans ! Elle parlerait, la coquine. »

Ils s’en retournèrent au château. Dans la salle à manger et le salon, invités et personnel attendaient la reprise de l’instruction. Les Bresson et Vanol, qui ne quittaient pas leurs valises, s’accrochèrent à M. Rousselain. Tous, ils étaient excédés et voulaient partir. Vanol avait un poids sur l’estomac. Léonie, pleine de pressentiments, s’offrait des crises de nerfs.

M. Rousselain les fit patienter. Tout serait fini dans une heure et ils pourraient coucher à Paris. Le substitut le regarda : M. Rousselain parlait aussi sérieusement que s’il avait eu en mains tous les éléments de la vérité.

Un des inspecteurs le rejoignit.

— Monsieur le Juge d’instruction, dit-il, Mme Debrioux a fait demander un entretien à M. le comte d’Orsacq. Il n’y a pas d’inconvénient ?

— Au contraire, fit vivement le juge. C’est bien ce que j’espérais. Où se retrouvent-ils ?

— Ils sont dans le bureau de réception du comte, près du vestibule.

— Mon cher ami, dit M. Rousselain au substitut, voilà une conversation que j’aimerais bien entendre. Qu’est-ce qui unit ces deux êtres l’un à l’autre ? Quelles répercussions produisent sur leurs sentiments secrets la mort de la comtesse et l’accusation de d’Orsacq contre le mari ? Redoublement d’amour ? Explosion de haine ? Et de tout cela, que sortira-t-il pour l’instruction ? Problèmes bien émouvants ! »

Et M. Rousselain, très agité, arpenta la pièce de ses petites jambes courtes qui semblaient plier sous le fardeau de son ventre.



II


Depuis la scène affreuse du matin, Christiane Debrioux n’avait pas bougé de sa chambre. Elle y demeurait prostrée, essayant de comprendre une situation que le tumulte et la fièvre de son cerveau ne lui permettaient même pas de se représenter. Une idée confuse et lointaine essayait bien parfois de se dégager du chaos, mais aussitôt, elle s’échappait avant que Christiane eût pu la saisir ou l’apercevoir.

Alors, la jeune femme allait et venait dans sa chambre, avec des plaintes et des gestes de révolte, qui s’achevaient par de tels accablements qu’elle tombait évanouie sur un fauteuil. Sa nature, si calme jusque-là, et sa paisible existence de femme très raisonnable, en lui épargnant les grandes émotions, la privaient maintenant du soutien que donne l’habitude ou seulement la connaissance de la douleur. Toujours maîtresse d’elle-même dans la quiétude, elle ne l’était plus dans le bouleversement imprévu de sa vie. Pour la première fois, son visage pathétique, qui n’était que l’apparence de l’âme la plus sereine et la plus résignée, s’accordait à la réalité des doutes et des angoisses qui se déchaînaient sur elle comme sur un champ de bataille.

Boisgenêt et Vanol, qui, depuis la quasi-arrestation de Bernard Debrioux, n’avaient pas tardé à donner aux événements leur véritable signification, frappèrent à sa porte ainsi que Léonie. Elle les reçut, écouta distraitement leurs commentaires, mais ne répondit pas aux questions qu’ils lui faisaient, dans leur avidité de savoir. Ils s’en allèrent.

Avec Amélie cependant, qui venait lui demander ses ordres pour le déjeuner, elle reprit un peu de sang-froid. Peut-être Amélie pourrait-elle révéler quelque incident ignoré.

Aux interrogations anxieuses de Christiane, Amélie répondit comme elle devait le faire plus tard avec le juge, par des demi-confidences enveloppées de mystère, Christiane redoubla d’efforts, supplia, pleura. Ce fut en vain. Amélie pleine de pitié, et désireuse de la distraire, parla d’elle-même, du plaisir qu’elle éprouvait d’être courtisée et de sa faiblesse quand un homme voulait l’embrasser.

Christiane la renvoya, toucha à peine aux aliments qui lui furent apportés, s’assoupit pendant vingt ou trente minutes, et se réveilla plus tranquille.

Elle passa ainsi une heure, immobile sur une chaise longue, réfléchissant, évoquant sa vie des derniers jours et des dernières semaines, écoutant de nouveau les paroles prononcées, retrouvant les inflexions de voix, confrontant les uns aux autres les moindres incidents. La lueur apparue dès le matin persistait, s’amplifiait même, et donnait à certains faits plus de relief. Mais autour d’eux, que de brume encore !

— Quel supplice ! murmurait-elle avec désespoir… Comme je voudrais tout comprendre !

Elle alla vers la fenêtre, la vérité était-elle sous ses yeux, parmi ces paysages et parmi les êtres qui habitaient le château ? Le drame, qui avait éclaté soudain, ne s’était-il pas préparé dans l’ombre ? Elle vit des gens passer, Vanol et Léonie qui surveillaient l’installation de leurs bagages dans une camionnette, d’Orsacq et Boisgenêt qui s’entretenaient avec animation.