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JE SAIS TOUT

Massignac, avaient déterminé en moi un tel état d’excitation nerveuse ! Mais, comme j’entrais dans la salle où mon café était servi, Massignac y pénétra vivement, porteur d’une liasse de journaux qu’il jeta sur la table, et je vis sous son chapeau un bandage qui lui barrait le front. Était-il blessé ? Et devais-je croire qu’il y avait eu réellement des coups de fusil du côté de l’Enclos ?

— Faites pas attention, dit-il, une simple égratignure. Je me suis cogné.

Et, me montrant les journaux :

— Lisez ça plutôt. C’est le triomphe du maître.

Je ne protestai pas contre l’intrusion de l’abominable personnage. Le triomphe du maître, comme il disait, et le salut de Bérangère, me contraignaient décidément à un silence dont il devait profiter jusqu’à l’achèvement de ses desseins. Il se trouvait dans la maison de Noël Dorgeroux comme chez lui, et son attitude montrait qu’il avait conscience de ses droits autant que de mon impuissance. Cependant, si arrogant qu’il fût, il me parut soucieux et distrait.

— Oui, reprit-il en se redressant. C’est la victoire, la victoire acceptée par tout le monde. Pas une fausse note dans tous les articles. Ahurissement et enthousiasme. Stupeur et lyrisme échevelé. Ça ne varie pas, et, par contre, aucune explication qui tienne debout. Tous ces gens sont médusés. Des aveugles qui marchent sans bâton. Non, mais faut-il que le monde soit bouché !

Il se planta devant moi, et, brusquement :

— Alors, quoi ? Vous ne devinez pas ? Comme c’est drôle ! Maintenant que je connais la chose, ça me pétrifie qu’on ne la comprenne pas. Une découverte inouïe, soit, mais si simple ! Et encore peut-on appeler ça une découverte ? Car, enfin… Non, voyez-vous, toute cette histoire est tellement à la portée du premier venu qu’on ne traînera pas longtemps à la débrouiller. Demain, après-demain, il y aura un client quelconque qui dira : « Le truc de l’Enclos ? Mais j’y suis. » Et ça y sera. Pas besoin d’être un savant pour ça, allez. Au contraire !

Il haussa les épaules.

— Je m’en moque, du reste. Qu’on trouve tout ce qu’on voudra, n’empêche qu’il faut la formule, et qu’elle n’est nulle part ailleurs qu’au fond de mon cerveau. Personne ne la connaît, pas même l’ami Velmot. La plaque d’acier de Noël Dorgeroux ? Fondue. Les instructions laissées par lui au dos du portrait de d’Alembert ? Brûlées. Donc, pas de concurrence possible. Et, comme les places de l’amphithéâtre s’enlèvent à coups de billets, avant quinze jours j’aurai un million en poche. Avant trois semaines, deux millions. Sur quoi, je décampe.

Il saisit les deux revers de mon veston, et, bien en face, les yeux dans les yeux, avec une voix plus grave, il me dit :

— Il n’y a qu’une chose qui me chiffonnerait, c’est de songer que toutes ces belles images ne pourraient plus apparaître sur l’écran quand je ne serai plus là. Hein ? Est-ce possible ? Non, n’est-ce pas ? Le secret de Noël Dorgeroux ne doit pas être perdu. Alors, j’ai pensé à vous… Dame ! vous êtes son neveu. Et puis, vous aimez ma chère Bérangère… Un jour ou l’autre, vous l’épouserez… Et, comme je travaille pour elle, n’importe que l’argent lui arrive par vous ou par moi, n’est-ce pas ? Écoutez-moi, et rappelez-vous les moindres de mes mots. Vous avez remarqué que le soubassement du mur au dessous de l’écran est en forte saillie. Noël Dorgeroux y a pratiqué une sorte de cellule où sont enfermés plusieurs bidons de substances diverses et une cuve de cuivre. Dans cette cuve on mélange certaines quantités de ces substances, auxquelles on ajoute le liquide d’une petite fiole préparée le matin des séances, suivant la formule de votre oncle. Et alors, une heure ou deux avant le coucher du soleil, on trempe un fort pinceau dans l’enduit ainsi obtenu, et on en barbouille très également la surface de l’écran. Vous faites cela pour chaque séance, si vous voulez que les images soient nettes, et, bien entendu, seulement les jours où