Page:Leblanc - Les Dents du Tigre, paru dans Le Journal, du 31 août au 30 octobre 1920.djvu/274

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que Marie-Anne et Sauverand n’avaient pu éviter et dont elle serait victime à son tour…

Un accablement immense la terrassa, et elle gémit :

— Comme je suis lasse !… Je sens si bien qu’il n’y a rien à faire !… Les ténèbres m’étouffent… Ah ! si je pouvais voir et comprendre !…

Un long silence encore. Penché sur elle, M. Desmalions l’étudiait aussi de toute son attention concentrée. À la fin, comme elle se taisait, il tendit la main vers le timbre, et sonna, à trois reprises.

Don Luis ne bougea pas, les yeux éperdument attachés à Florence. Au fond de lui, c’était la bataille suprême entre tous ses instincts d’amour et de générosité qui le portaient à croire la jeune fille, et sa raison qui l’obligeait à la défiance. Innocente ? Coupable ? Il ne savait pas. Tout était contre elle. Et cependant pourquoi n’avait-il pas cessé de l’aimer ?

Weber entra, suivi de ses hommes. M. Desmalions s’entretint avec lui en désignant Florence. Weber s’approcha d’elle.

— Florence, appela don Luis.

Elle le regarda, et elle regarda Weber et ses hommes, et, soudain, comprenant ce qui allait se passer, elle recula, vacilla un moment sur elle-même, étourdie, défaillante, et s’abattit dans les bras de don Luis :

— Ah ! sauvez-moi ! Sauvez-moi ! je vous en supplie.

Et il y avait dans ce geste un tel abandon, et il y avait dans ce cri une détresse où l’on sentait si bien l’effarement de l’innocence, que don Luis fut brusquement éclairé. Une foi ardente le souleva. Ses doutes, ses réserves, ses hésitations, ses tourments, tout cela fut englouti sous l’assaut d’une certitude qui déferlait en lui comme une vague indomptable. Et il s’exclama :

— Non, non, cela ne sera pas ! Monsieur le préfet, il y a des choses qui ne sont pas admissibles…

Il s’inclina sur Florence, qu’il tenait dans ses bras si fortement que personne n’aurait pu la détacher de lui. Leurs yeux se rencontrèrent. Son visage était tout contre celui de la jeune fille. Il tressaillit d’émotion à la sentir toute palpitante, si faible et si désemparée, et il lui dit passionnément, d’une voix si basse qu’elle seule put l’entendre :

— Je vous aime… je vous aime… Ah ! Florence, si vous saviez ce qui se passe