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LES TROIS YEUX
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ses laboratoires, et les images de l’écran s’effaçaient de mon esprit comme des visions diaboliques auxquelles la raison ne consent pas à se soumettre. Je ne voulais pas y penser, je n’y pensais guère.

Mais le charme de Bérangère s’infiltrait en moi malgré toute la bonne foi que j’apportais dans cette lutte quotidienne. Peu habitué aux embûches de l’amour, j’étais une proie facile, incapable de se défendre. La voix de Bérangère, son rire, son silence, sa rêverie, son attitude, son parfum, la couleur de ses cheveux, autant de motifs pour m’exalter, me réjouir, souffrir et désespérer. Par la brèche ouverte en mon âme d’universitaire, qui n’avait guère connu que les joies de l’étude, se précipitaient tous les sentiments qui font les délices et le mal de l’amour, toutes les émotions du désir, de la haine, de la tendresse, de la crainte, de l’espoir… et celles de la jalousie.

C’est un matin, au cours d’une promenade dans les bois de Meudon, par un temps plus clair et un ciel rasséréné, que j’aperçus Bérangère en compagnie d’un homme. Arrêtés à l’angle de deux routes, ils causaient avec animation. L’homme me faisait face. Je vis ce qu’on appelle un bellâtre, face régulière, barbe noire étalée en éventail, large sourire qui découvrait les dents. Il portait un lorgnon.

Comme j’approchais, Bérengère entendit le bruit de mes pas et se retourna. Son attitude marqua de l’hésitation et de l’embarras. Mais aussitôt, elle tendit le doigt vers l’une des deux routes, comme si elle eût indiqué une direction. L’individu salua et s’éloigna. Bérangère, m’ayant rejoint, expliqua sans trop de gêne :

— C’est un monsieur qui me demandait son chemin.

J’objectai :

— Mais tu le connais, Bérangère ?.

— C’est la première fois que je le vois, affirma-t-elle.

— Est-ce possible ? Vous parliez cependant d’une façon… Voyons, Bérangère, tu serais disposée à faire le serment ?…

Elle eut un haut-le-corps.

— Hein ! Mais je n’ai pas de serment à vous faire. Je ne vous dois aucun compte.

— En ce cas, pourquoi m’as-tu dit que ce monsieur se renseignait auprès de toi ? Je ne t’interrogeais pas.

— J’agis comme il me plait, prononça-t-elle sèchement.

Néanmoins, quand nous fûmes arrivés au Logis, elle se ravisa et déclara :

— Après tout, si cela vous est agréable, je puis vous jurer que je voyais ce monsieur pour la première fois et que je n’avais jamais entendu parler de lui. J’ignore même son nom.

Nous nous séparâmes.

— Un mot encore, lui dis-je. As-tu remarqué que ce monsieur portait un lorgnon.

— Ah ! fit-elle avec étonnement… Eh bien… qu’est-ce que cela prouve ?

— Rappelle-toi que ton oncle a trouvé un verre de lorgnon devant le mur de l’Enclos.

Elle réfléchit, puis haussa les épaules.

— Simple coïncidence… Pourquoi voulez-vous lier les deux faits l’un à l’autre ?

Bérangère avait raison, et je ne m’obstinai point. Cependant, et bien qu’elle m’eût répondu sur un ton de franchise indiscutable, la scène me laissa inquiet et soupçonneux. Je n’admettais pas qu’il eût pu s’établir un colloque aussi animé entre elle et un individu qui lui eût été totalement étranger et qui se fût contenté de lui demander le bon chemin, L’homme avait belle allure. Je souffris.