Page:Leconte de Lisle - Derniers Poèmes, 1895.djvu/289

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


vers bien construit, bien rhythmé, d’une riche sonorité, viril, net et solide, nous frappe l’oreille, il est jugé et condamné, en vertu de ce principe miraculeux que nul ne possède toutes les puissances de l’expression poétique qu’au préjudice des idées, et qu’il ne faut pas sacrifier le fond à la forme. Nous ignorons, il est vrai, que les idées, en étymologie exacte et en strict bon sens, ne peuvent être que des formes et que les formes sont l’unique manifestation de la pensée ; mais une fois plongé dans l’abîme de l’absurde, s’il est aisé de s’y enfoncer toujours plus avant, à l’infini, il est à peu près impossible de remonter. Les poètes dignes de ce titre, ceux que nous aimons, se gardent bien d’être d’habiles artistes. Ils y parviendraient sans peine et sur l’heure, disent-ils, mais leur ambition est d’un ordre infiniment plus élevé. Ils puisent leur génie dans leur cœur, et s’ils daignent sacrifier au rhythme et à la rime, ils ne dissimulent point le mépris que ces petites nécessités leur inspirent, en composant, d’inspiration, des vers d’autant plus sublimes qu’ils sont plus mauvais. Nous les lisons peu cependant, car ce sont dessers, bien que mal faits, payant ainsi d’ingratitude ces chastes poètes qui consacrent à ce labeur infécond plus de veilles et d’huile qu’ils ne l’avouent. M. Charles Baudelaire n’est pas de cette force, assurément. Il tend sans cesse à la perfection tant dédaignée par l’élire poétique dont je viens de parler, et il y atteint le plus souvent.

Les Fleurs du Mal ne sont donc point une œuvre d’art où l’on puisse pénétrer sans initiation. Nous ne sommes plus ici dans le monde de la banalité universelle. L’œil