Page:Leconte de Lisle - Poèmes barbares.djvu/229

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
219
ULTRA CŒLOS.


Incliné sur le gouffre inconnu de la vie,
Palpitant de terreur joyeuse et de désir,
Quand j’embrassais dans une irrésistible envie
L’ombre de tous les biens que je n’ai pu saisir ;

Ô nuits du ciel natal, parfums des vertes cimes,
Noirs feuillages emplis d’un vague et long soupir,
Et vous, mondes, brûlant dans vos steppes sublimes,
Et vous, flots qui chantiez, près de vous assoupir !

Ravissements des sens, vertiges magnétiques
Où l’on roule sans peur, sans pensée et sans voix !
Inertes voluptés des ascètes antiques
Assis, les yeux ouverts, cent ans, au fond des bois !

Nature ! Immensité si tranquille et si belle,
Majestueux abîme où dort l’oubli sacré,
Que ne me plongeais-tu dans ta paix immortelle,
Quand je n’avais encor ni souffert ni pleuré ?

Laissant ce corps d’une heure errer à l’aventure,
Par le torrent banal de la foule emporté,
Que n’en détachais-tu l’âme en fleur, ô Nature,
Pour l’absorber dans ton impassible beauté ?

Je n’aurais pas senti le poids des ans funèbres ;
Ni sombre, ni joyeux, ni vainqueur, ni vaincu,
J’aurais passé par la lumière et les ténèbres,
Aveugle comme un Dieu : je n’aurais pas vécu !