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LE CORBEAU.

Où deux des condamnés hurlaient à pleines voix
Par un râle plus sourd souvent interrompues,
Et se tordaient, ayant les deux cuisses rompues.
Mais le troisième, Maître, une ouverture au flanc,
Attaché par trois clous à son gibet sanglant,
Ceint de ronces, meurtri par les coups de lanières,
Reposait au sortir des angoisses dernières,
Allongeant ses bras morts et ployant les genoux.
Il était jeune et beau, sa tête aux cheveux roux
Dormait paisiblement sur l’épaule inclinée,
Et, d’un mystérieux sourire illuminée,
Sans regrets, sans orgueil, sans trouble et sans effort,
Semblait se réjouir dans l’opprobre et la mort.
Certes, de quelque nom que la terre le nomme,
Celui-là n’était point uniquement un homme,
Car de sa chevelure et de toute sa chair
Rayonnait un feu doux, disséminé dans l’air,
Et qui baignait parfois des lueurs de l’opale
Ce cadavre si beau, si muet et si pâle.
Et je le contemplais, n’ayant rien vu de tel
Parmi les Rois au trône et les Dieux sur l’autel.
— Ô Jésus ! Dit l’abbé, levant ses mains unies,
Ô source et réservoir des grâces infinies,
Verbe de Dieu, vrai Dieu, vrai Soleil du vrai ciel,
Vrai rédempteur, qui bus l’hysope avec le fiel,
Et qui voulus, du sang de tes chères blessures,
De l’antique péché laver les flétrissures,
Ô Christ, c’était toi ! Christ ! C’était ton corps sacré,
Pain des Anges, par qui tout sera réparé,