Page:Leconte de Lisle - Poèmes barbares.djvu/353

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
343
LES PARABOLES DE DOM GUY.

Où l’alouette dort dans les blés, où les bœufs
Ruminent en songeant aux pacages herbeux,
Où le Jacque, épuisé de son labeur, oublie
Sa grand’misère avec la chaîne qui le lie.
Et j’ai vu que la nuit était muette autour
Du chaume pitoyable et de la noble tour,
Hormis le noir moutier, qui, de la Loire claire,
Dressait hautainement sa masse séculaire,
Et d’où sortaient des voix et de larges clartés
Comme aux saintes Noëls dans les solennités.
Or, ce n’était, selon les règles accomplies,
Ni matines, Jésus ! ni laudes, ni complies,
Ni les neuf psaumes, ni les pieuses leçons ;
À vrai dire, c’étaient d’effroyables chansons,
Et, par entier mépris du divin monitoire,
Les torches de l’orgie autour du réfectoire !
Et voici que j’ai vu, par ces rouges éclats,
La table, aux ais massifs, qui ployait sous les plats,
Les cruches, les hanaps, les brocs, les écuelles ;
Et, jetant leurs odeurs brutes et sensuelles,
Les viandes qui fumaient : chair de porc à foison,
Chair de bœuf, jars et paons rôtis, et venaison ;
Chair d’agneau, moutons gras qui grésillaient encore,
Et bons coqs que leur crête écarlate décore.
Et les vapeurs montaient, épaisses, au plafond.
Le sire Abbé trônait sur son banc-d’œuvre, au fond ;
Et, tout le long de cette énorme goinfrerie,
Cent moines très joyeux, à la trogne fleurie,
Entonnant les bons jus de Touraine, plongeant