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ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.

Ton cuir est noir de coups, et le beau régiment
Glorifié s’avance en rythmant ses pas lestes ;
Et cependant, pauvre âne, où sont tes humbles restes ?
Dans quel charnier profond gis-tu confusément ?

Chat maigre, chat nerveux, à qui l’on prit la fibre
Pour doter d’un soupir l’âme inerte du bois,
Je sens courir le long de l’instrument qui vibre
Un frisson de ta vie intense au bord des toits.
J’entends se lamenter le doux violoncelle,
Et, charmé dolemment, je pense à toi : je dis
Que tu nous as laissé ta part de paradis
En te mêlant à la poussière universelle.

Et toi, première aimée, ô chère ! où donc es-tu ?
Es-tu l’épouse unique ou la fille qui passe ?
Dans le troupeau banal ton corps est descendu ;
Mon cerveau garde seul ta jeunesse et ta grâce.
Il reste au souvenir des fragments de beauté,
Un teint chaud, des cheveux, des yeux pleins de folie,
Et ce reste des morts, longtemps, longcemps nous lie
Par des vibrations de sensibilité.


(Le Livre des Chaînes)





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