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ANTHOLOGIE DU XIXe SIÈCLE.


SOUVENANCES




Tel soir fané, telle heure éphémère suscite
Aux miroirs de mes yeux les souvenirs d’un site
— Sites recomposés qu’on eût dit oubliés ! —
D’un canal mort avec deux rangs de peupliers
Dont les feuilles vont se cherchant comme des lèvres.
Décor d’une prairie où de bêlantes chèvres
S’appellent l’une l’une avec des voix aussi
Blanches comme leur laine et d’un air si transi...
Décor surtout de vous, vieux quais en enfilade,
Pignons, rampes de bois par-dessus l’eau malade
Où chaque feu miré se délaye en halo,
Fragile et fugitif paysage de l’eau
Qui sous un heurt de vent tout à coup s’évapore
Et fait que l’eau se mue en sommeil incolore.

Sites instantanés, comme à peine rêvés,
En contours immortels je les ai conservés
Et je les porte en moi depuis combien d’années !
Seul un ciel identique en nuances fanées,
Triste comme celui qui me les faisait voir,
Les a ressuscites de moi-même ce soir !
Et c’est ainsi toujours qu’au hasard des nuages
Revivent dans mon cœur de souffrants paysages.