Page:Lepelletier - Paul Verlaine, 1907.djvu/182

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Hareng saur), et l’inventeur, avant Edison, du phonographe, était très assidu auprès d’elle. Il remplissait comme des fonctions de secrétaire officieux, d’intendant, et passa pour être du dernier bien avec elle. Avec sa tête crépue et sa physionomie négroïde, le fantaisiste et ingénieux Charles semblait mal préparé pour l’emploi des amoureux. Je crois que tout son rôle fut celui d’utilité. Bazire, un singulier garçon, au bégaiement intermittent, collaborateur de Rochefort à la Marseillaise, puis l’Intransigeant, républicain convaincu, et qui fut poursuivi pour avoir invectivé l’empereur Napoléon III, aperçu se promenant sur la terrasse des Tuileries, auprès du Pont-tournant, lui fut également attribué comme amoureux en pied. Peut-être cette supposition devint-elle exacte, par la suite, à une époque où je perdis de vue Nina, quand, après la guerre, elle alla habiter à Batignolles, rue des Moines, et qu’elle se fit appeler Nina de Villars.

Elle était fille d’un avocat de Lyon, M. Gaillard. Elle avait possédé une assez belle fortune, dont il lui restait une vingtaine de mille livres de rentes assurées, qu’elle dépensait jusqu’au dernier sou. Heureusement ces rentes étaient à l’abri, quant au capital. Elle vivait en compagnie de sa mère, qui était, je crois, titulaire de la majeure partie de l’avoir commun. Une physionomie étrange que cette Mme Gaillard, toujours en deuil, sombre, impassible, et comme inconsciente, au milieu de nos plus forts tapages, qu’elle semblait ne pas entendre. Elle se tenait comme une momie au milieu de nos rondes. Tout tournoyait autour d’elle, indifférente et comme aveugle et sourde. Elle n’approuvait ni ne blâmait nos excentricités les plus osées, qu’elle paraissait ne point voir. Elle avait pour compagnon perpétuel un horrible