Page:Les Aventures de Huck Finn.djvu/50

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V
un compagnon d’infortune.


Quand je me réveillai, je jugeai à la hauteur du soleil qu’il devait déjà être plus de huit heures. Couché à l’ombre, au pied d’un chêne, je voyais le ciel à travers deux ou trois échappées du feuillage ; mais, plus loin, les arbres étaient touffus et rendaient l’endroit obscur. Il y avait des places où la lumière tamisée par les branches dansait sur le sol, et la danse des feuilles montrait qu’il y avait un peu de brise là-haut. Deux écureuils, installés juste au-dessus de moi, me regardaient d’un air amical, ce qui ne les empêcha pas de s’enfuir dès que je bougeai.

Je n’avais pas la moindre envie de me lever pour préparer mon déjeuner. Je commençais à m’endormir de nouveau, lorsque je crus entendre du côté du fleuve le son d’un boum, qui me tira le sable des yeux. Je m’accoude et je prête l’oreille. Bientôt le même son se reproduit. Pour le coup, me voilà bien réveillé. Je cours vers la pointe de l’île, j’écarte un peu les branches d’un buisson et je vois un nuage de fumée qui flotte sur l’eau, à la hauteur de l’embarcadère. Derrière le nuage, j’aperçois le petit steamer qui sert de bac entre la côte de l’Illinois et Saint-Pétersbourg ; le pont couvert de passagers, il descendait le courant. Boum ! Je savais ce que cela voulait dire. On tirait le canon afin de faire remonter mon cadavre sur l’eau.

J’avais faim ; mais ce n’était pas le moment d’allumer du feu ; la fumée m’aurait trahi. Je me tins donc coi, écoutant les détonations et regardant venir le steamer. Le Mississipi a un mille de largeur sur ce parcours et on ne se lasse pas de l’admirer par une matinée d’été. Aussi me serais-je joliment amusé à voir chercher mes restes, si j’avais