Page:Les Aventures de Huck Finn.djvu/75

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Cela lui laissait le temps de causer et je n’en demandais pas davantage. Elle se mit à parler de sa belle ferme, de son mari et de ses affaires, qui ne m’intéressaient pas le moins du monde. J’étais très embarrassé, car je n’osais pas l’interroger, de peur de lui donner l’éveil. Enfin, au moment où je désespérais d’obtenir d’elle un renseignement quelconque, la voilà qui commence, je ne me souviens plus à propos de quoi, à me raconter — avec beaucoup d’enjolivements — ma propre histoire. J’appris que j’avais trouvé vingt mille dollars, que j’étais un mauvais garnement, et que mon père ne valait guère mieux. Lorsqu’elle arriva à l’assassinat, je lui dis :

— Là-bas, à Hookerdale, un colporteur nous a parlé de ça ; mais il ne savait pas qui a tué ce pauvre garçon.

— Je crois bien, personne ne le sait. Pas l’ombre d’une piste ! J’ai une voisine qui pense que c’est un nègre évadé du nom de Jim.

— Jim ! m’écriai-je.

J’allais protester. Je jugeai prudent de m’abstenir, et elle continua :

— Oui, un nègre nommé Jim, qui s’est sauvé la nuit même de l’assassinat. On l’a soupçonné tout d’abord. Bientôt, le vent a tourné et on le soupçonne moins, parce que la police a reconnu qu’il devait y avoir plusieurs complices.

— Et le père de Huck est revenu ?

— Certainement. C’est lui qui a mis la ville sens dessus dessous en annonçant le meurtre, comme je te l’ai dit ; mais il est reparti au bout de deux jours, après avoir extorqué de l’argent au tuteur de son fils. On s’étonne de ne pas le revoir, car il entend hériter, et le procès pourrait bien tourner en sa faveur. Quant à Jim, on finira par le prendre.

— On le cherche donc toujours ?

— Innocente, va ! Un nègre évadé ! On offre une récompense de trois cents dollars à qui le ramènera. Il y a des gens qui s’imaginent qu’il n’est pas loin, et j’en suis, quoique je garde mon opinion pour moi. L’autre jour, je causais avec une vieille qui me vend quelquefois