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LES BRAVES GENS.

bras en écharpe, affirma au contraire qu’il y en avait quelques-uns. Au moment où Mme Defert priait les prisonniers de vouloir bien l’aider à trouver ces soldats, un sous-officier allemand, se ruant au milieu du groupe, se mit à distribuer des bourrades à droite et à gauche.

« Rassemblements défendus ! criait-il avec aigreur : dispersez-vous tous ! tous ! »

Mme Defert voulut intervenir : il lui demanda rudement son sauf-conduit, l’étudia en fronçant le sourcil, et déclara qu’il fallait le montrer au capitaine.

Mme Defert descendit de voiture, et suivit le sous-officier jusqu’à la mairie. Là il lui rendit son passeport et lui dit de monter au premier. Après avoir inutilement frappé à la porte, elle se décida à entrer.

Un grand garçon d’une vingtaine d’années, bien sanglé dans un uniforme de drap fin, était assis devant une grande table recouverte d’une serge verte ; il avait devant lui des registres, des plumes, de l’encre, mais il n’écrivait pas. Il était perdu dans la contemplation de sa main gauche, surchargée de bagues. Ses cheveux divisés en deux sur le sommet de la tête étaient tout imprégnés de pommade. II n’aurait pas manqué d’une certaine distinction si ses manières avaient été plus simples et sa toilette moins prétentieuse. Tel qu’il était, il semblait être la caricature d’un de ces petits jeunes gens que notre jargon a baptisés du nom de petits-crevés.

Mme Defert s’avança jusqu’à la table et, présentant ses papiers, dit qu’on ne voulait pas lui laisser continuer sa route si elle ne les montrait pas au capitaine.

Le jeune monsieur leva la tête, regarda fixement Mme Defert, et se renversa dans son fauteuil, en laissant pendre son bras gauche derrière le dossier. Ensuite il siffla entre ses dents et se mit à jouer du bout des doigts avec une sébile où il y avait de la sciure de bois. Mais il ne dit pas un mot.

« Je demande à parler au capitaine, » dit Mme Defert. En ce moment une boule de papier, lancée de la cour, vint frapper extérieurement la vitre. Le jeune homme se leva avec empressement, prit une ficelle dans un tiroir, ouvrit la fenêtre, et, tout en riant et en bavardant avec un interlocuteur invisible, laissa pendre la ficelle qu’il retira bientôt, chargée d’une bouteille clissée. Il défit le nœud sans se presser, s’assura que la bouteille était pleine en l’agitant près de son oreille ; pour plus de sûreté, il la déboucha, la flaira (une odeur d’eau-de-vie se répandit dans la pièce) et la plaça soigneuse-