Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/26

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sourcils et ses dents sur sa toilette : l’autre un galant sexagénaire qui revient de faire l’amour. Il a déjà ôté son œil et sa moustache postiches, avec sa perruque qui cachait une tête chauve. Il attend que son valet lui ôte son bras et sa jambe de bois, pour se mettre au lit avec le reste.

— Si je m’en fie à mes yeux, dit Zambullo, je vois dans cette maison une grande et jeune fille faite à peindre. Qu’elle a l’air mignon ! — Hé bien, reprit le boiteux, cette jeune beauté qui vous frappe est sœur aînée de ce galant qui va se coucher. On peut dire qu’elle fait la paire avec la vieille coquette qui loge avec elle. Sa taille, que vous admirez, est une machine qui a épuisé les mécaniques. Sa gorge et ses hanches sont artificielles, et il n’y a pas longtemps qu’étant allée au sermon, elle laissa tomber ses fesses dans l’auditoire. Néanmoins, comme elle se donne un air de mineure, il y a deux jeunes cavaliers qui se disputent ses bonnes grâces. Ils en sont même venus aux mains pour elle. Les enragés ! il me semble que je vois deux chiens qui se battent pour un os.

« Riez avec moi de ce concert qui se fait assez près de là, dans une maison bourgeoise, sur la fin d’un souper de famille. On y chante des cantates. Un vieux jurisconsulte en a fait la musique, et les paroles sont d’un alguazil[1] qui fait l’aimable, d’un fat qui compose des vers pour son plaisir et pour le supplice des autres. Une cornemuse et une épinette forment la symphonie. Un grand flandrin de chantre à voix claire fait le dessus, et une jeune fille qui a la voix fort grosse fait la basse. — Ô la plaisante chose ! s’écria don Cleophas en riant : quand on voudrait donner exprès un concert ridicule, on n’y réussirait pas si bien.


— Jetez les yeux sur cet hôtel magnifique, poursuivit le démon ; vous y verrez un seigneur couché dans un superbe appartement. Il a près de lui une cassette remplie de billets doux. Il les lit pour s’endormir voluptueusement, car ils sont d’une dame qu’il adore, et qui lui fait faire tant de dépense, qu’il sera bientôt réduit à solliciter une vice-royauté.

« Si tout repose dans cet hôtel, si tout y est tranquille, en récompense on se donne bien du mouvement dans la maison prochaine à main gauche. Y démêlez-vous une dame dans un lit de damas rouge ? c’est une personne de condition. C’est dona Fabula, qui vient d’envoyer chercher une sage femme, et qui va donner un héritier au vieux don Torribio son mari, que vous voyez auprès d’elle. N’êtes-vous pas charmé du bon naturel de cet époux ? Les cris de sa chère moitié lui percent l’âme : il est pénétré de douleur ; il souffre autant qu’elle. Avec quel soin et quelle ardeur il s’empresse à la secourir ! — Effectivement, dit Léandro, voilà un homme bien agité ; mais j’en aperçois un autre qui paraît dormir d’un profond sommeil dans la même maison, sans se soucier du succès de l’affaire. — La chose doit pourtant l’intéresser, reprit le boiteux, puisque c’est un domestique qui est la cause première des douleurs de sa maîtresse.

« Regardez un peu au-delà, continua-t-il, et considérez dans une salle basse cet hypocrite qui se frotte de vieux oing pour aller à une assemblée de sorciers, qui se tient cette nuit entre Saint-Sébastien et Fontarabie. Je vous y porterais tout à l’heure pour vous donner cet agréable passe-temps, si je ne craignais d’être reconnu du démon qui fait le bouc à cette cérémonie.

— Ce diable et vous, dit l’écolier, vous n’êtes donc pas bons amis ? — Non parbleu, repris Asmodée. C’est ce même Pillardoc dont je vous ai parlé. Ce coquin me trahirait : il ne manquerait pas d’avertir de ma fuite mon magicien. — Vous avez eu peut-être encore quelque démêlé avec ce Pillardoc. — Vous l’avez dit, reprit le démon : il y a deux ans que nous eûmes ensemble un nouveau différend pour un enfant de Paris qui songeait à s’établir. Nous prétendions tous deux en disposer ; il en voulait faire un commis, j’en voulais faire un homme à bonnes fortunes ; nos camarades en firent un mauvais moine pour finir la dispute. Après cela on nous réconcilia ; nous nous embrassâmes, et depuis ce temps-là nous sommes ennemis mortels.

— Laissons là cette belle assemblée, dit don Cleophas ; je ne suis nullement curieux de m’y trouver ; continuons plutôt d’examiner ce qui se présente à notre vue. Que signifient ces étincelles de feu qui sortent de cette cave ? — C’est une des plus folles occupations des hommes, répondit le diable. Ce personnage qui, dans cette cave, est auprès de ce fourneau embrasé, est un souffleur. Le feu consume peu à peu son riche patrimoine, et il ne trouvera jamais ce qu’il cherche. Entre nous, la pierre philosophale n’est qu’une belle chimère que j’ai moi-même forgée, pour me jouer de l’esprit humain, qui veut passer les bornes qui lui ont été prescrites.

« Ce souffleur a pour voisin un bon apothicaire qui n’est pas encore couché. Vous le voyez qui travaille dans sa boutique avec son épouse surannée et son garçon. Savez-vous ce qu’ils font ? le mari compose une pilule prolifique pour un vieil avocat qui doit se marier demain. Le garçon fait une tisane laxative, et la femme pile dans un mortier des drogues astringentes.

— J’aperçois dans la maison qui fait face à celle de

  1. Un alguazil est ce que sont en France les commissaires, excepté qu’il porte l’épée.