Page:Lesueur - Nietzscheenne.djvu/68

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Jocelyne vit sur la face de Nauders une flamme brusque de résolution.

« Que va-t-il me dire ? » songea-t-elle.

Rendrait-il, par sa frénésie, leurs relations impossibles ? Quel désastre ! Comment vivre, brouillée avec Huguette — la pauvre écervelée, quii, sans ses conseils, irait aux pires folies — brouillée avec cet homme-là, devant elle, cet homme qui lui était profondément cher, quoique d’une tendresse différente de celle qu’il réclamait.

— « Ma petite Jocelyne, ma chérie, voulez-vous devenir ma femme ? »

L’emportement passionné s’effaçait dans la grande palpitation tremblante, attendrie. Nauders, en un instant, devint celui qui prie pour l’essentielle félicité. En même temps, il se sentit bon, généreux. La conscience de sa belle action, et la prévision de la volupté, amollirent en lui les rouages de fer, le mécanisme d’attaque, de prise, de brutal assouvissement.

— « Votre femme !… »

Un rayon illumina le fin visage, d’une pâleur si blanche sous les cheveux d’une pâleur d’or. Nauders aspirait déjà l’exclamation ravie qui jaillirait des lèvres entr’ouvertes. Mais la fière créature dit seulement :

— « Puisque vous avez pensé cela, tout est bien. Nous pourrons rester amis. »

Indirectement touché par la déception, il n’y consentit pas. Il parla très vite, d’un ton de sécurité, comme quelqu’un qui veut se rassurer dans l’ombre.

— « Doutiez-vous de mon respect, Jocelyne ? Ah ! comme je vous placerai haut, vous verrez ! D’abord vous ne savez pas, quels espoirs je vous appelle à partager. J’entreprends une chose admirable… J’expliquais à Clérieux, tenez, là, tout à l’heure. Il y aura bientôt un milliardaire en France, comme ils en ont en Amérique… Un roi de l’industrie… Le roi du caoutchouc… Cela vous fait sourire… Mais vous serez reine… J’en jure bien par tout l’amour que j’ai pour vous, mon adorée. Une souveraineté… oui… c’est une véritable souveraineté que je saurai vous conquérir. »