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Page:Lettres de Mlle de Lespinasse (éd. Garnier).djvu/379

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que je ne saurais me trouver bien qu’avec cette famille désolée : je souffre et je sens comme elle. Mon ami, mon cœur est plein de larmes, et celles que je répands n’ont pas seulement M. de Saint-Chamans pour objet. Ah ! que vous tenez de près à tout ce qui anime mon âme ! c’est vous, c’est toujours vous, sous quelque forme et de quelque manière que j’exprime un sentiment douloureux. Mes regrets, mes craintes, mes remords, tout est rempli de vous, et comment cela ne serait-il pas ? Je n’existe que par vous et pour vous. Eh ! mon Dieu ! vous dites que je rejette, que je repousse tout ce que vous faites pour moi. Expliquez donc ce qui m’attache, ce qui m’enchaîne à une vie de douleur que j’aurais dû quitter au moment où j’ai perdu ce qui m’en avait fait connaître tout le prix, ce qui me l’avait fait chérir. Qu’est-ce qui me retint alors ? qui est-ce qui me retient encore en déchirant mon cœur ? Vous savez aussi bien que moi si je vous aime ; vous savez qu’en vous disant que je vous hais, je vous prouve encore que je vous aime : mon silence, ma froideur, mes torts, tout vous est une preuve qu’il n’existe pas dans la nature une passion plus tendre et plus forte. Mon Dieu, qu’elle est combattue ! qu’elle est abhorrée ! et elle est toujours plus puissante que ma volonté et ma raison. — Mon ami, envoyez vite vous excuser de ce dîner de M. Boutin. Gardez-moi votre bonne volonté pour demain mercredi chez madame Geoffrin. J’espère que je pourrai y aller, si nous avons des nouvelles aujourd’hui. — J’ai reçu votre lettre de Versailles en rentrant, elle était arrivée à minuit. Je ne vous ai pas dit combien j’étais touchée de cette bonté compatissante. Bonjour ou bonsoir, mon ami, car je vais commencer ma nuit. Il est bien plus doux de causer avec vous que de dormir ; mais