Page:Louÿs - Œuvres complètes, éd. Slatkine Reprints, 1929 - 1931, tome 7.djvu/113

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« Je ne me fonde ni sur un principe rationnel, ni sur une vérité d’expérience, ni sur une sensation pour affirmer que telle est ma vie. Je ne puis donc examiner que deux représentations pour arriver à la connaissance adéquate de mon passé : mon propre souvenir ou le témoignage d’autrui. Or, dans le cas actuel, ce sont des représentations antagonistes. Reste donc à déterminer laquelle des deux primera l’autre.

« Eh bien, je me sens encore mentalement trop atteinte pour accorder la suprématie à ma certitude personnelle. L’homme qui m’a parlé hier me domine, je n’en puis pas douter. Considérer son esprit comme inférieur au mien serait de ma part une insigne niaiserie. Sa clairvoyance a été la lumière de ma raison égarée. J’ai vécu ces jours-ci dans une hallucination dont je n’avais pas même conscience, et qui, par un phénomène inexplicable, m’a donné des souvenirs fictifs au moment où je perdais mes souvenirs conformes.

« Ma personnalité s’est dédoublée si complètement que je ne puis pas savoir à quelle date exacte s’est faite la métamorphose de mon moi, car je ne trouve à mon service qu’une mémoire faussée de fond en comble. Je me sens vivre dans l’état mental du rêve, acceptant comme vraisemblables des événements chimériques et toute une longue suite de souvenirs que M. de Balzac, par son témoignage formel, réduit à néant. »