Page:Louÿs - Œuvres complètes, éd. Slatkine Reprints, 1929 - 1931, tome 7.djvu/166

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connaissait pas plus la solitude que Siegfried ne connut la peur.

Et cependant elle était seule, tout à fait seule, pour deux longues heures encore, elle n’en pouvait pas douter.

Son père avait quitté Paris pour la chasse. Sa mère venait de sortir en voiture, emmenant le cocher avec le valet de pied. La femme de chambre et son mari le valet de chambre étaient en province, où les avait appelés l’enterrement d’un parent. Le chef et la fille de cuisine sortaient chacun de leur côté, comme ils en avaient le droit tous les dimanches. Mlle Cile était donc restée sous la garde unique, et peut-être un peu jeune, de sa gouvernante madrilène, qui lui apprenait l’espagnol.

Malheureusement, Señorita (comme l’appelait sa petite élève) semblait avoir ses raisons d’aller se promener, elle aussi. Elle était, ce jour-là, inconcevablement distraite et nerveuse, prête à pleurer. Cile l’aimait bien, et s’enquit de sa peine. Alors, brusquement, Señorita lui dit qu’elle allait sortir, qu’elle ne pouvait pas l’emmener, que dans deux heures, sans faute, elle serait de retour ; mais que pour rien au monde il ne fallait le dire à madame, et que Cile lui prouverait sa tendre affection en restant plus sage encore, toute seule, qu’elle ne l’aurait été devant sa maîtresse.

Cile promit, sans savoir ce qu’elle promettait