Page:Louÿs - Œuvres complètes, éd. Slatkine Reprints, 1929 - 1931, tome 7.djvu/195

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forment si vite deux enfants en personnages de tragédie.

Le jeune homme n’avait nullement essayé de séduire cette modiste de quatorze ans à la façon d’un bourgeois qui l’eût suivie sur le trottoir. Très honnêtement il lui avait demandé sa main, comme on la demande dans le peuple de Paris, entre fiancés qui ont déjà l’âge du travail indépendant, sans avoir atteint l’âge des noces. C’est-à-dire qu’il lui avait offert la vie commune, l’entrée en ménage et le serment de s’aimer toujours. Plusieurs soirs de suite il vint la prendre à la sortie de l’atelier pour causer avec elle tout le long du chemin sans trop retarder l’heure de son retour, et tout fut décidé entre eux, jusqu’à la chambre qu’ils loueraient, jusqu’au budget de leur avenir. Il gagnait quatre francs par jour, elle soixante-quinze centimes ; c’était assez pour vivre tranquillement, et même pour avoir un bébé. Une fois ou deux ils s’attardèrent dans les squares écartés, derrière les massifs, sans échanger d’autres voluptés que celles du bras autour de la taille et de la bouche sur la bouche ; mais cela seul suffisait bien à les empêcher de dormir la nuit suivante.

Ils en étaient là, quand la petite Berthe commit l’imprudence de se laisser surprendre par une voisine, à la limite de son quartier. La mère en fut vite avertie ; la scène qui suivit, je la laisse à penser. La pauvre fillette fut battue pendant vingt mi-