Page:Louÿs - Œuvres complètes, éd. Slatkine Reprints, 1929 - 1931, tome 7.djvu/197

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pas trouvé moyen qu’on soit ensemble depuis quinze jours… Il me dit qu’il m’attendra ce soir à l’île des Cygnes jusqu’à minuit, sous le pont du chemin de fer en cas qu’il pleuvrait, et que si je n’arrive pas, qu’il part à Saint-Étienne où que son oncle l’emploiera… Je peux pas sortir d’ici la nuit, mais j’irai demain à la même place et je serai contente de mourir juste à l’endroit qu’il m’attendait.

Julien sauta du lit :

— Veux-tu bien t’habiller tout de suite ! voilà des histoires de l’autre monde pour une nuit de plus ou de moins que tu resteras chez nous ! Les onze heures ne sont pas sonnées. Tu vas te nipper en cinq minutes, et, comme je ne veux pas te laisser seule faire la rue de Javel à cette heure-ci, je descends avec toi, ma gosse, on ne te dira pas de boniments.

Berthe, égarée de surprise et soulevée de joie, se laissa glisser du lit, courut vers la chaise, prit ses bas, ses jarretières, sa chemise… Elle ne quittait pas son frère du regard, et se frottait les yeux, l’un après l’autre, un peu pour essuyer ses larmes, mais surtout pour être sûre qu’elle avait bien vu, bien compris, que son Julien ne se moquait pas d’elle, qu’elle allait sortir, partir, ne plus se tuer, ne plus avoir de peines et entrer de toutes ses forces dans tous les bonheurs de la vie.

Elle était haletante et légère ; un sourire conti-