Page:Louÿs - Le Crépuscule des nymphes, 1925.djvu/66

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être heureuse sans le pernicieux Amour.

— Regarde-moi…

— Je te vois sans cela. Je te vois. O Sauveur ! où me conduis-tu ?

— Le pays que tu vas hanter est indécis, crépusculaire, uniforme, incolore, léger. L’herbe y est pareille aux fleurs, aussi pâle que le ciel et l’eau. L’air est pour toujours immobile ; et la clarté, mystérieuse comme un jour d’hiver ou une nuit d’été. On ne sait si le jour monte de la terre ou descend du firmament bas. Les bourgeons n’éclosent jamais, les corolles ne tombent plus, il n’y a pas d’oiseaux dans les branches, et le bruit de six milliards d’âmes est un silence inexprimable. Tu n’auras plus d’yeux : pourquoi verrais-tu ? Tu n’auras plus de mains : à quoi bon toucher ? Tu n’auras plus de lèvres, tu seras délivrée du baiser.