Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/48

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NIGRINUS OU LE PORTRAIT D’UN PHILOSOPHE.

L’ami. Que veux-tu dire ?

Lucien. Tu vois un homme devenu, sans s’y attendre heureux, fortuné, trois fois heureux, comme on dit à la scène.

L’ami. Par Hercule ! En si peu de temps ?

Lucien. Oui.

L’ami. Et quel est donc le grand bonheur qui te rend si fier ? Ce n’est pas en gros qu’il faut me faire ce récit agréable : je veux connaître à fond et en détail les moindres particularités.

Lucien. N’est-il pas bien étonnant, dis-le-moi, par Jupiter, que d’esclave je sois devenu libre, riche de pauvre, sage d’extravagant et d’insensé ?

[2] L’ami. C’est merveilleux ! Seulement je ne comprends pas bien encore ce que tu veux dire.

Lucien. J’étais allé à Rome dans le dessein d’y consulter un médecin pour les yeux : car mon ophtalmie me faisait alors beaucoup souffrir.

L’ami. Je savais cela, et je souhaitais de te voir entre les mains d’un homme habile.

Lucien. J’avais aussi l’intention d’aller saluer le philosophe platonicien Nigrinus, que je n’avais pas vu depuis longtemps. Je me lève donc un jour, de bon matin, pour me rendre chez lui. Je frappe à sa porte, un esclave m’annonce, et je suis introduit. J’entre, et je trouve Nigrinus tenant un livre à la main, et entouré des portraits de sages de l’antiquité. Au milieu de sa chambre était une petite table, sur laquelle étaient gravées des figures de géométrie et qui soutenait une sphère de roseau[1], représentant, à ce qu’il me parut, l’univers.

[3] Nigrinus, m’ayant embrassé avec beaucoup d’effusion, me demanda ce que je faisais : je le lui racontai sans rien omettre, et lui demandai, à mon tour, quelles étaient ses occupations, s’il comptait retourner en Grèce. À peine, cher ami, eut-il commencé à me répondre et à m’ouvrir sa pensée, que je crus sentir comme une douce ambroisie de paroles, surpassant en douceur le chant des Sirènes, celui des rossignols, ou la suavité de l’homérique lotos[2] : c’était une voix divine.

[4] Il en vint à faire l’éloge de la philosophie, de la liberté qu’elle procure, à se moquer de ce que la foule met au rang des biens, les richesses, la gloire, la royauté, les honneurs, l’or, la pourpre, objets de l’admiration des hommes, et qui,

  1. Les Grecs appelaient ces sortes de sphères κρικωτοί, agrafées : c’étaient des sphères armillaires.
  2. Homère, Odyssée, IX, v. 84 et suivants.