Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/49

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NIGRINUS OU LE PORTRAIT D’UN PHILOSOPHE.

jusqu’à ce jour, avaient fixé la mienne. J’écoutais, l’âme attentive, ouverte, et si profondément ému, que je ne savais plus ce que je ressentais, flottant au gré de mes impressions. Tantôt je l’entendais avec douleur mettre au rang des vanités les choses que j’aime tant, la richesse, l’argent, la gloire : j’étais près de pleurer, en les voyant si méprisées ; tantôt elles me semblaient viles et ridicules, et je me réjouissais d’être passé de l’air ténébreux de ma première vie à la sérénité et à la lumière[1]. En sorte que, par un effet merveilleux, j’oubliai mon œil et son infirmité, tandis que la vue de mon âme devint plus perçante, elle qui, à mon insu, se promenait en aveugle sur tous les objets.

[5] Enfin j’arrivai à cette disposition, dont tout à l’heure tu me faisais un crime. Ce discours, en effet, m’a inspiré une fierté, une élévation, qui ne permettent plus de descendre à rien de mesquin, et je crois que la philosophie m’a fait éprouver ce que ressentirent les Indiens, lorsqu’ils burent du vin pour la première fois ; d’une nature ardente, ces peuples eurent à peine pris de ce puissant breuvage, qu’ils furent saisis d’un transport bachique et d’un délire deux fois plus fort que celui des autres hommes : de même tu me vois aujourd’hui dans un enthousiasme et une ivresse causés par le discours de Nigrinus.

[6] L’ami. Je n’appelle point cela de l’ivresse, c’est de la sagesse et de la tempérance. Mais je voudrais bien, s’il est possible, entendre aussi ces discours ; il serait mal de repousser, surtout quand elle vient d’un ami, la demande de celui qui désire ardemment jouir d’une pareille faveur.

Lucien. Ne crains rien, cher ami : tu n’as pas besoin d’exciter, comme dit Homère[2], un homme tout disposé à agir ; et si tu ne m’eusses prévenu, j’allais te prier d’écouter mon récit ; car je veux que tu puisses témoigner devant les autres hommes que mon enthousiasme n’est pas déraisonnable. D’un autre côté, c’est un plaisir pour moi de me rappeler souvent ces discours, et je me suis rendu cet exercice familier : aussi, quand je ne rencontre personne, je les repasse en moi-même deux ou trois fois par jour.

[7] Semblable à ces amants qui, durant l’absence de l’objet aimé, se retracent et ses actions et ses paroles, afin de charmer leur ennui, s’entretiennent avec lui, comme s’il était présent, croient lui parler, et s’imaginent entendre ses réponses,

  1. Allusion à la caverne de Platon, République, liv. VI, au commencement.
  2. Iliade, VIII, v. 293.