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NIGRINUS OU LE PORTRAIT D’UN PHILOSOPHE.

L’ami. Quel est-il ?

Lucien. Aller prier celui qui nous a blessés de guérir notre blessure.



IV

LE JUGEMENT DES VOYELLES[1].

[1] Sous l’archontat d’Aristarque de Phalère[2], le septième jour du mois pyanepsion[3], le Sigma a assigné le Tau à comparoir devant les sept voyelles, pour cause de vol et de violence, se prétendant dépouillé de tous les mots qui se prononcent avec un double tau.

[2] « Voyelles[4], qui nous jugez, tant que le Tau ici présent, ne m’a fait éprouver que de légers torts, abusant de ce qui m’appartient, et s’introduisant où il n’a pas droit, j’ai supporté patiemment ce dommage : je feignais même de ne pas entendre les murmures qu’il soulevait, vu la modestie dont vous savez que j’ai toujours fait preuve, soit envers vous, soit envers les autres voyelles. Mais, comme il en est venu à ce point d’ambition et de folie, que, non content des usurpations que j’ai souffertes sans me plaindre, il veut redoubler de violence, je me vois forcé de le citer aujourd’hui devant vous, qui nous connaissez bien tous les deux. Je crains fort, après les pertes que j’ai déjà éprouvées, que mon ennemi, ajoutant à ses entreprises, ne me chasse avant peu de toutes les places qui m’appartiennent, et ne me réduise, si je le laisse faire, à être rayé du nombre des lettres, à n’être plus qu’un vain son.

  1. Ce traité est de la jeunesse de Lucien. On peut en rapprocher le livre de Celio Calcagnini, Apologia pro littera T, Bâle, 1539, in-8o, et le poëme de Guill. Nicola, De litteris inventis, Londres, 1711, In-8o.
  2. Le fameux critique Aristarque était de Samothrace, et non point de Phalère. Lucien ne pouvait pas l’ignorer ; c’est donc par plaisanterie qu’il lui donne cette qualité, de même qu’il en fait un archonte.
  3. Le mois de pyanepsion correspondait au mois d’octobre. Ceci compose le libelle d’accusation, γραφὴ τῆς δίκης, lu par le greffier, avant que la parole soit au demandeur.
  4. Plaidoyer de Sigma.