Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/77

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TIMON OU LE MISANTHROPE.

Mercure. Tel n’est pas l’avis de Jupiter : ayons du cœur.

[32] La Pauvreté. Où conduis-tu cet aveugle, meurtrier d’Argus ?

Mercure. Jupiter nous envoie vers Timon que voici.

La Pauvreté. Comment ! Plutus revient trouver Timon, quand moi, qui l’ai reçu en si mauvais état, des bras de la Mollesse, pour le remettre à ceux de la Sagesse et du Travail, j’en ai fait un homme de cœur, digne d’être estimé ! La Pauvreté vous a-t-elle donc paru si méprisable, si aisée à insulter, que vous veniez me ravir mon seul bien, un homme que j’ai eu tant de peine à ramener à la Vertu ? Et voilà que Plutus va le reprendre, pour le livrer encore à l’Insolence et à l’Orgueil, et me le renvoyer, comme jadis, efféminé, lâche, insensé et couvert de haillons !

Mercure. Pauvreté, Jupiter le veut.

[33] La Pauvreté. Je me retire : et vous, Travail, Sagesse, ainsi que tous mes autres compagnons, suivez-moi. Timon saura bientôt, après m’avoir perdue, quelle j’étais, compagne assidue de ses travaux, conseillère du bien, qui lui donnais la santé du corps et celle de l’esprit, qui le faisais vivre vraiment en homme, les yeux tournés sur lui-même, et n’estimant toutes choses que ce qu’elles sont, c’est-à-dire vanités dont il n’a que faire.

Mercure. Ils sont partis : approchons-nous.

[34] Timon. Qui êtes-vous, scélérats ? Que voulez-vous en venant ici ? Pourquoi troubler un homme qui travaille pour gagner sa vie ? Vous vous repentirez d’être venus, tas de coquins que vous êtes ! Je vais vous écraser tout à l’heure sous les mottes et les pierres.

Mercure. Non pas, Timon, ne jette rien ! Ce ne sont pas des hommes que tu veux écraser. Moi, je suis Mercure, et celui-ci, Plutus, envoyés par Jupiter, qui a entendu tes prières. Reçois donc de bonne grâce le bonheur qui t’arrive, et dis adieu aux travaux.

Timon. Vous allez en recevoir, tout dieux que vous êtes, comme vous le prétendez : je déteste tout le monde, et les dieux et les hommes ; et cet aveugle, quel qu’il soit, j’ai envie de lui casser la tête avec ma pioche.

Plutus. Allons-nous-en, Mercure, au nom de Jupiter ! Cet homme me paraît avoir un terrible accès de mélancolie ; je crains quelque malheur ; je me sauve.

[35] Mercure. Pas de sottise, Timon : mets de côté ton humeur rustique et sauvage, ouvre les bras et reçois cette heureuse fortune ; redeviens riche, sois le premier des Athéniens, méprise tous ces ingrats, et ne vis que pour toi.