Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/78

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TIMON OU LE MISANTHROPE.

Timon. Je n’ai pas besoin de vous ; laissez-moi tranquille ; cette pioche, voilà ma richesse ; je suis le plus heureux des hommes, quand personne ne s’approche de moi.

Mercure. Quelle sauvagerie, mon cher !

Dirai-je à Jupiter ces mots durs et cruels[1] ?

Déteste les hommes, à la bonne heure, ils t’ont traité assez mal pour cela ; mais détester les dieux, qui prennent soin de toi, ce n’est pas bien.

[36] Timon. Je te sais bon gré à toi, Mercure, ainsi qu’à Jupiter, de cette attention ; mais je ne veux pas de Plutus.

Mercure. Et pourquoi ?

Timon. Parce qu’il est la cause de tous mes maux : il m’a livré aux flatteurs, m’a fait tomber dans leurs pièges, a suscité la haine contre moi, m’a gâté par les délices et exposé à l’envie ; puis, pour couronner l’œuvre, il m’a laissé tout à coup perfidement, traîtreusement. La Pauvreté, au contraire, maîtresse bienfaisante, m’a exercé à de mâles travaux, m’a parlé le langage de la vérité et de la franchise, a pourvu par le travail à tous mes besoins, m’a enseigné à mépriser tout le reste, pour ne placer mon espoir qu’en moi-même ; m’a fait connaître combien est précieuse la richesse, que ni les caresses du flatteur, ni les menaces du sycophante, ni la fureur du peuple, ni les votes de la multitude, ni les pièges du tyran ne peuvent nous ravir.

[37] Fortifié par le travail, je cultive ce champ avec courage : je ne vois aucun des vices d’Athènes, et je me contente de la farine d’orge que me fait gagner mon hoyau. Retourne donc sur tes pas, Mercure, et reconduis Plutus à Jupiter ; je ne lui demande qu’une grâce, c’est de condamner aux larmes tous les hommes, jusqu’aux enfants.

Mercure. Non pas, mon cher : les hommes n’ont pas tous envie de pleurer. Mais laissons la mauvaise humeur et les propos d’enfant : reçois Plutus ;

Ne repoussons jamais les dons de Jupiter[2].

Plutus. Veux-tu permettre, Timon, que je me justifie auprès de toi ? M’entendras-tu sans te fâcher ?

Timon. Parle ; mais pas de longueurs, pas de préambules à la façon des mauvais rhéteurs. Si tu es court, je consens à t’écouter, en faveur de Mercure.

  1. Parodie de l’Iliade, XV, v. 202.
  2. Parodie de l’Iliade, III, v. 65.