Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/79

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
43
TIMON OU LE MISANTHROPE.

[38] Plutus. J’aurais cependant besoin d’être long, pour répondre à tes nombreuses accusations. Mais voyons si je suis aussi coupable que tu le dis. C’est moi qui t’ai procuré tout ce qui t’a le plus agréé, honneurs, préséance, couronnes[1] et autres délices. Grâce à moi, on te considérait, on te chantait, on s’empressait à te plaire : si tu as eu à te plaindre des flatteurs, je n’en suis pas cause ; c’est plutôt moi qui ai été maltraité par toi, livré indignement à des coquins, qui te prodiguaient leurs louanges et leurs perfides caresses, et me dressaient à moi mille embûches. Tu prétends aussi que je t’ai trahi je pourrais, au contraire, t’accuser de m’avoir, par tous les moyens, mis à la porte de ta maison et chassé la tête la première. Voilà pourquoi, au lieu d’une molle tunique, cette Pauvreté si précieuse t’a affublé d’une peau de chèvre ; et Mercure, ici présent, m’est témoin que je suppliais tout à l’heure Jupiter de ne plus m’envoyer vers toi, qui ne peux plus me souffrir.

[39] Mercure. Tu vois, Plutus, comme il s’est radouci : n’aie donc plus peur, et reste auprès de lui. Pour toi, Timon, continue de bêcher comme tu fais, et toi, Plutus, fais venir Thésaurus sous sa pioche ; il entendra ton cri.

Timon. Il faut obéir, Mercure, et redevenir riche. Que faire, en effet, lorsque les dieux donnent ? Mais vois au moins dans quel embarras tu me jettes, malheureux qui vivais le plus fortuné des hommes, et forcé aujourd’hui, sans avoir fait aucun mal, de reprendre tout à coup de nouvelles richesses, et, avec elles, de nouveaux soucis.

[40] Mercure. Souffre-le Timon, pour l’amour de moi, lors même que tu trouverais l’épreuve rude et difficile, ne fût-ce que pour faire crever de jalousie tes flatteurs. Moi, je revole au ciel, en passant par l’Etna.

Plutus. Il est parti, je crois ; je le devine au bruit de ses ailes. Reste ici, Timon, je vais t’envoyer Thésaurus : pioche avec vigueur. « Je t’appelle, Thésaurus d’or ; obéis à Timon que voici, et viens t’offrir à ses mains. » Creuse, Timon, creuse plus avant ; je vous laisse ensemble et me retire.

[41] Timon. Courage, ma pioche. Allons, de la vigueur, pas de fatigue ; il s’agit de faire sortir Thésaurus des entrailles de la terre à la clarté du jour. Ô Jupiter ! dieu des miracles ; ô chers Corybantes ! ô Mercure ! dieu du gain, d’où vient tant d’or ? N’est-ce point un songe ? Je crains de ne trouver que des

  1. Celles des festins.