Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/80

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TIMON OU LE MISANTHROPE.

charbons à mon réveil. Mais non ; c’est de l’or monnayé, un peu rouge, pesant, et des plus agréables à la vue.

        Or, le plus beau des dons qui soient faits aux mortels[1] !

comme un feu qui étincelle, tu brilles et la nuit et le jour[2] ! Viens, cher ami ; viens, objet de ma tendresse. Je ne doute plus aujourd’hui que Jupiter ne se soit changé en or. Quelle fille n’ouvrirait pas son sein pour recevoir un tel amour descendant par les toits ?

[42] Ô Midas ! ô Crésus ! offrandes du temple de Delphes, que vous n’êtes rien auprès de Timon et du trésor de Timon ! Le Grand Roi lui-même ne saurait m’égaler. Et vous, ma pioche, ma chère peau de chèvre, il convient que je vous consacre au dieu Pan. Je vais acheter tout ce désert, et faire bâtir, à l’endroit où j’ai trouvé cet or, une tour dans laquelle je puisse habiter seul : si je meurs, elle me servira de tombeau[3]. Ordonnons et décrétons de renoncer, jusqu’à la fin de nos jours, au commerce des hommes, de les fuir et de les mépriser. Ainsi, hôte, compagnon, autel de la Pitié[4], fadaises ! Compassion pour les larmes, secours à l’infortune, abus des lois et renversement des mœurs ! Mais vivre seul comme les loups, et n’avoir qu’un ami, Timon !

[43] Tout le reste, des ennemis, des dresseurs d’embûches ; et converser avec eux, sacrilège ! S’il m’arrive d’en apercevoir un, jour néfaste ! Enfin, qu’ils ne soient pour moi que comme des statues de pierre ou de bronze. Ne recevons pas d’envoyé de leur part, ne signons avec eux aucun contrat ; que ce désert nous sépare ! Tribu, phratrie, nationalité, patrie même, mots froids et vides de sens, qui ne sont bons que pour les sots ! Que Timon soit seul riche, qu’il dédaigne tous les autres, qu’il jouisse seul de son bien, loin des flatteurs et des flagorneurs ; qu’il sacrifie aux dieux, qu’il fasse pour lui seul de splendides festins, qu’il n’ait d’autre voisin, d’autre proche que lui-même ; qu’il éloigne de lui le reste des hommes ; que ce soit pour lui une loi suprême de ne tendre la main à personne, fussé-je près de mourir et réduit à me placer sur la tête la couronne funéraire[5].

  1. Vers d’Euripide dans Bellérophon, tragédie perdue.
  2. Pindare, première Olympique.
  3. Cette tour subsistait encore fin temps de Pausanias, qui en parle dans ses Attiques.
  4. Stace, dans le XIIe chant de la Thébaïde, fait une belle description de cet autel.
  5. Sur ces derniers adieux du mourant, voy. Xénophon, Cyropédie, VIII. Montfaucon, Antiquité expliquées, t. V, partie I, p. 8.