Page:Malato - De la Commune à l'anarchie, Tresse et Stock, 1894.djvu/73

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Le directeur de l’administration pénitentiaire n’avait pas vu d’un bon œil l’entrée d’un fils de déporté dans les télégraphes. Il s’était dit que, le cas échéant, j’eusse pu favoriser quelque évasion sur la grande terre, soit en interceptant des dépêches authentiques soit en en faisant circuler de fausses. Aussi se remuait-il des pieds et des mains pour me faire congédier : très heureusement notre service échappait à toute autorité de ce garde-chiourme en chef. Seulement, comme Charrière était homme à employer l’intrigue aussi bien que la violence, le père Lemire m’avertit que, pour qu’il me perdît de vue, je serais envoyé dans le plus reculé des nouveaux postes, au milieu des tribus encore indépendantes et peut-être anthropophages, à Oubatche.

J’en fus ravi : enfin ! j’allais donc voir des Canaques autres que ceux de la police indigène ou du port, déformés par une civilisation dont ils ne prenaient que les vices. Je disais adieu sans regrets à ce Nouméa torride et rougeâtre, où chiaoux et rastaquouères tenaient le haut du pavé ; je quittai d’un cœur léger cette ville sans bibliothèques, sans musées, sans groupements intellectuels, où l’unique distraction, pour ceux qui ne voulaient pas traîner du Cosmopolitain Hôtel au café Pacifique et du café Pacifique au café Oblet, était d’aller le dimanche, entendre la fanfare des transportés sur la place des Cocotiers, au milieu des Canaques des deux sexes, les hommes en pantalons ou en chemise, les femmes en peignoir éclatant. Le beau monde, c’est-à-dire les épiciers et les blanchisseuses parvenus, s’abstenaient soigneusement de paraître dans cette foule démagogique de déportés, de libérés et de sauvages : tout au plus, voyait-on fureter un galonné cherchant bonne fortune.