Page:Mallarmé - Œuvres complètes, 1951.djvu/1568

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passive qui n’est que femme encore, et qui demain peut-être ne sera rien. « Une de ces matinées exceptionnelles où l’esprit, lavé de crépuscules quotidiens, s’éveille aux Paradis, trop imprégné d’immortalité pour une jouissance, mais autour de soi regardant avec une candeur l’exil. Tout ce qui environne a désiré revêtir ma pureté; le ciel iui-mème ne me contredit pas, et son azur, sans un nuage depuis longtemps, a perdu l’ironie de sa beauté, qui s’étend au loin adorablement nue. Précieuse heure, dont je dois prolonger l’état de grâce avec d’autant moins de négligence que je sombre chaque jour en un plus cruel ; mais trop puissamment lié à la Bêtise, pour me maintenir par une rêverie personnelle à la hauteur du charme que je payerais volontiers de la vie, je recours à l’Art, je lis les vers de Théophile Gautier aux pieds de la Vénus éternelle. « Une insensible transfiguration s’opère, et la sensation de légèreté se fond peu à peu en une de perfection. Tout mon être spirituel, — le trésor des correspondances, arabesque accord des couleurs, le souvenir du rhythme antérieur, et la science du Verbe, — est requis, et ensemble s’émeut, sous l’action de la rare poésie que j’invoque, avec une si merveilleuse justesse que du jeu combiné résulte la seule lucidité. « Maintenant qu’écrire... Qu’écrire, puisque je n’ai pas voulu l’ivresse qui m’apparaît grossière et une vile injure à ma béatitude. (On s’en souvient, je ne jouis pas, mais je vis dans la beauté.) Même louer ma lecture salvatrice, point, malgré qu’à la vérité un grand hymne sorte de l’aveu, que sans elle j’eusse été incapable de garder l’harmonie surnaturelle où je m’attarde : quel autre adjuvant terrestre, violemment, par le choc du contraste ou par une excitation ne détruirait pas un autre équilibre qui me perd en ma divinité. Je n’ai plus qu’à me taire, — non dans une extase voisine de la passivité, mais parce que la voix humaine est ici une erreur, — comme le lac, sous l’immobile azur que ne tache pas meme une blanche lune des matins d’été, se contente de la refléter en une muette admiration que troublerait un ravissement. Toutefois s’amasse, écume au bord de mes yeux calmes, une larme d’exquise volupté, diamant appelé par cette lecture trop sublime : de quelle source qu’elle naisse, je laisse sa limpidité raconter qu’à la faveur de cette poésie virtuelle et qui exista au répertoire de tout temps avant sa moderne émersion du cerveau de l’impeccable artiste, une âme dédaigneuse du banal coup d’aile d’un enthousiasme humain peut atteindre la plus haute cime de sérénité où nous ravisse la beauté. » Les corrections, et leur arrêt, montrent évidemment que l’auteur n’était pas parvenu à l’établissement d’un texte définitif. Il devait, plus tard, opérer de façon draconienne et, dans le recueil Divagations, ne laisser subsister de l’ensemble que le passage suivant singulièrement raccourci :