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renoncé à réclamer ; c’est inutile. Nous demandons alors de la soupe et un relevé. Le garçon les apporte, croyant que c’est tout ce que nous voulons puis il disparaît. Quant nous avons fini, nous poussons quelques rugissements ; alors le fonctionnaire mulâtre s’approche pour savoir ce qui nous arrive. Nous réclamons un second garçon, auquel nous commandons le rôti et les légumes. On nous les apporte sans défiance : une opération analogue nous procure le dessert et le café, et nous avons tout mangé à peu près chaud ; mais le fonctionnaire ne nous cache pas que notre conduite est bien peu correcte, et nos voisins, qui, eux, picorent leur nourriture, selon les rites, dans vingt-cinq petits plats froids, ne dissimulent pas leur indignation : Du reste, de notre côté, nous manifestons hautement la nôtre. Neuf personnes sur dix mangent le fameux bacon frit (lard), qui est le plat national des Américains de l’Ouest. Je me rappelle avoir vu brûler une porcherie contenant huit ou dix cochons qu’on n’eût pas le temps de faire sortir. L’odeur qui venait des décombres est absolument celle qui remplit la salle.

Les Américains que l’on voit à New-York sont tous plus ou moins européanisés. Il faut venir ici pour trouver le véritable Yankee. On rencontre à chaque pas des grands bonshommes maigres, au teint jaune, les yeux brillants, les cheveux longs et gras, les joues creuses ou gonflées d’une chique, rasés soigneusement, sauf une longue barbiche, le geste fiévreux et saccadé : quelle que soit leur position de fortune, leur tenue est toujours négligée. Je ne veux pas dire qu’ils soient sales : mais leurs cravates sont tordues autour de leurs cols ; leurs jaquettes et leurs pantalons n’ont jamais l’air d’avoir été faits pour eux ; les chaussures dans lesquelles s’enfouissent leurs énormes pieds sont lamentables. Quelques-uns portent les grandes bottes et la chemise de flanelle des cow-boys. Ce qui frappe tout d’abord, c’est l’aspect misérable et surchauffé tout à la fois de tous ces gens. Les romanciers américains, quand ils parlent des hommes de l’Ouest, emploient toujours une foule d’adjectifs, tels que burly, stalwart, brawny, qui vous donnent l’impression d’une collection de géants déracinant les chênes pour s’en faire des cannes. On est tout étonné de voir des gens grands, c’est vrai, mais qui ont l’air de sortir d’un hôpital de fiévreux. Cependant le climat est admirable, l’aisance et même la richesse générales : c’est leur régime qui les réduit tous à cet état.

Nous nous sommes liés avec le clerck de l’hôtel. C’est un Canadien qui, paraît-il, est célèbre’ par ses bons mots. Un journal raconte que, ces jours derniers, il s’était pris de dispute avec un habitant de Saint-Louis qui exigeait une chambre au dernier étage pour payer moins cher. À la fin, impatienté, il lui remit solennellement une clef en s’écriant : « Fils de Saint-Louis, montez au ciell !» Ayant reconnu en nous des « gentilshommes français de France », il nous comble de faveurs. Nous lui demandons conseil