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Dans les ruines de Palmyre, grand camp fixe de caravanes




(Suite)

Que l’on imagine ma surprise. Je ne savais rien de Palmyre. Le matin même, en quittant Damas, elle n’était pour moi qu’un nom. J’avais seulement dans la mémoire quelques bribes de l’histoire de la reine Zénobie. Je savais que Palmyre, ou « Tadmor » en arabe, « Ville des Palmiers » avait été une cité puissante dans l’antiquité, et que Zénobie en avait fait la capitale de l’Orient. Or, subitement se révélait à moi la plus majestueuse et la plus inattendue féerie.

Il y a six ans que j’ai ressenti cette puissante émotion, que j’ai aimé ce spectacle, le plus beau que j’aie rencontré. La vie arabe dans ce cadre monumental présente une série de tableaux qui ne me lassaient pas et dont, aujourd’hui, je garde le souvenir vivant et la nostalgie.

Avec ma spontanéité coutumière, je décidais à l’instant que j’habiterais à Palmyre. Six mois plus tard, nous y étions installés.

Palmyre apparaît pour la première fois dans l’histoire au xiie siècle avant Jésus-Christ. Deux tablettes assyriennes relatant les guerres d’un roi Téglat, Phalasar, la nomment avec le puits d’Ereck, comme l’une des étapes de l’itinéraire de ce roi, à travers le désert de Syrie. Elle n’était, alors, apparemment, qu’un point d’eau de peu d’importance. Telle semble avoir été sa condition jusqu’au premier siècle avant J.-C., et à peu de restrictions près (deux églises byzantines : le sanctuaire de Bêl transformé en forteresse arabe, le château turc), à partir du ive siècle de notre ère.

Probablement par suite de la politique habile de quelques chefs bédouins, qui comprirent qu’au lieu d’attaquer les caravanes, il était de leur intérêt de se faire caravaniers, qui, de brigands devinrent commerçants, et de nomades sédentaires, c’est à ce moment-là que naquit la ville de Palmyre.

En l’an 40 avant J.-C., Antoine (l’amant célèbre de Cléopâtre) fit de Syrie une razzia sur Palmyre. Mais les Palmyréniens, avertis à temps, se sauvèrent avec leurs richesses, au delà de l’Euphrate. L’entreprise d’Antoine nous montre que la richesse commerciale de Palmyre devait avoir commencé déjà : Antoine n’eut certainement pas entrepris une expédition à travers le désert de Syrie pour razzier un simple camp bédouin. En même temps, cette richesse n’avait sans doute pas encore eu le temps de faire naître une ville, de se traduire par de grandes constructions. Il semble qu’elle n’ait été qu’un grand camp fixe de caravaniers.

De fait, aucun monument daté, actuellement subsistant, ne remonte aussi haut. Le plus ancien édifice, dont une inscription nous donne la date, est une tour funéraire de l’an 9 avant J.-C., dans la nécropole ouest. C’est vers le même temps que fut commencé le temple de Bêl, qui était terminé en 32 de notre ère, comme nous l’apprend une inscription découverte l’an passé, d’où résulte que le temple fut dédié le 6 avril de cette année-là (soit presque jour pour jour après la mort du Christ, ou cinq ans si le Christ est mort en l’an 28 : la date de la mort du Christ se place, soit à Pâques 28, soit à Pâques 29).

Le temple terminé, on entreprit la construction de la cour à portiques qui l’entoure : cette construction devait être achevée vers la fin du second siècle de notre ère. En même temps, vers le début de ce siècle, l’activité des constructeurs, d’abord concentrée sur le sanctuaire de Bêl, se porta sur la ville dont les maisons et les édifices de terre furent remplacés peu à peu et tout au moins partiellement par les grands monuments de pierre de taille dont les ruines sont venues jusqu’à nous.

C’est ainsi que furent construits successivement le temple de Balsamine, les grandes colonnades sous lesquelles s’abritaient les souks, le temple funéraire, : et, en dehors de la ville, la majeure partie des tours funéraires et des tombeaux souterrains.

L’histoire de Palmyre reste très mal connue. Sur ses relations avec Rome et avec le grand empire ennemi de Rome, qui s’étendait alors sur l’Iracq et sur la Perse : l’empire Parthe, nous ne sommes renseignés que par des textes rares et d’interprétation très difficile.

Certains historiens croient que Palmyre n’a jamais été véritablement inopposée à l’empire romain, que le lien qui la liait à Rome n’était qu’un lien de vassalité marqué par le paiement d’un tribut ; d’autres pensent que Palmyre a été romaine, mais seulement à partir du règne de Trajan (98-115) ou de celui d’Hadrien (115-138). Certains enfin croient qu’elle n’a été annexée à l’empire que dès le règne d’Auguste (27 à 14 après J.-C.) ou au plus tard de Tibère (14 à 37 après J.-C.). C’est l’un des buts de la fouille entreprise en 1930 et actuellement en suspens, mais que le service des antiquités compte reprendre tôt ou tard afin de faire la lumière sur cette question capitale des relations de Palmyre avec Rome. L’autre but de la fouille, partiellement atteint déjà par le déblaiement du sanctuaire de Bêl, qui a livré un grand nombre de documents (inscriptions et surtout bas-reliefs), est de donner des éclaircissements sur la religion des Palmyréniens.

Vers le milieu du iiie siècle, de 235 à 273 de notre ère, l’empire romain traverse la sombre période dite de l’anarchie militaire ; des empereurs proclamés par des soldats dans tous les coins de l’empire se combattent, se succèdent avec une rapidité vertigineuse. L’empire est la proie des guerres civiles ; les ennemis extérieurs, barbares de la Germanie et de la Dacie, Perses en Orient, profitent de ces désordres. C’est ainsi qu’en 260 l’armée Perse s’avance jusqu’au milieu de l’Anatolie. Elle revenait chargée de butin, le long de l’Euphrate, lorsqu’elle fut attaquée par des troupes romaines et des troupes assyriennes. Les palmyriens étaient commandés par Odénath. Le chef des troupes romaines, Macrianus, profite de cette victoire pour faire proclamer empereurs ses deux fils. Gallien, alors empereur à Rome, envoie contre eux une armée ; pendant ce temps Odénath se tourne contre Macrianus et ses fils, ses anciens alliés. Il assiège et tue l’un d’eux dans Émèse (Homs). Macrianus et son autre fils sont battus par l’armée de Gallien. Odénath et Gallien sont maîtres de la situation. Odénath se tourne alors contre les Perses, les chasse de Mésopotamie et menace Ctesiphon, leur capitale. Odénath, malgré qu’il vive en accord avec Gallien, est maître de la plus grande partie de l’Orient. Il ne lui manque que le titre d’Empereur. C’est alors qu’il est assassiné, probablement par un de ses parents (200 ou 207) dans des circonstances mal connues. Il est remplacé par son fils Septimius Vhaballât, sous le nom duquel gouverne en réalité la veuve d’Odénath, Septima Zénobia (la fameuse Zénobie).

En 268, Gallien est menacé à Rome par ses troupes. Plus rien ne retient alors Zénobie et Vhaballât qui prennent les titulatures traditionnelles des empereurs et des impératrices de Rome.

Au cours des années suivantes, les Palmyréniens conquirent tout l’Orient (l’Anatolie, la Syrie, la Palestine et l’Égypte — on a des monnaies à l’effigie de Zénobie, frappées dans les ateliers monétaires impériaux d’Antioche et d’Alexandrie), et s’avancent jusqu’aux portes de Constantinople. Mais en 272, l’empereur de Rome, Aurélien, qui avait d’abord reconnu à Vahaballat le droit de porter les titres impériaux, qui avait toléré l’autonomie de Palmyre tant qu’il avait eu à défendre l’Italie contre les envahisseurs germains, Aurélien se retourna contre Palmyre. Il réoccupe facilement l’Asie Mineure, bat les palmyréniens d’abord près d’Antioche, puis près d’Émèse (Homs) et vient assiéger Zénobie et Vabhallat dans Palmyre. C’est très probablement alors que furent construits, à la hâte, les remparts inexactement dits de Justinien, et qui subsistent encore. Zénobie espérait l’aide des Perses : mais Sapor, leur roi, mourut vers ce moment, les Perses ne firent qu’une démonstration insignifiante. Zénobie fut prise pendant qu’elle cherchait à s’enfuir vers l’Euphrate et Palmyre capitula peu après.

Aurélien punit de mort les principaux conseillers de la reine ; elle-même fut épargnée et bien traitée. (Vahballat eut probablement le même sort que Zénobie : dans tous ces événements, il s’efface devant elle).

Mais, l’année suivante, une révolte éclata ; Aurélien reparut en personne pour la réprimer et saccagea Palmyre.

Ce sac mit fin subitement à la prospérité de la ville. Les habitants furent massacrés, vendus ou dispersés, les grands organismes caravaniers détruits pour jamais ; le commerce de l’Orient moyen et de l’Orient extrême (Inde et Chine), le commerce des métaux précieux, des aromates, des perles du golfe persique et par dessus tout de la soie (surtout, dont la fabrication, l’élevage des vers à soie était un secret de l’extrême Orient) qui avait fait la fortune de Palmyre, se détourna vers d’autres voies (surtout celle de l’Euphrate).

Il ne devait jamais reprendre le chemin de Palmyre, celle-ci ne devait plus se relever.

C’est à cet arrêt subit de la vie que l’on doit la conservation de ses ruines.

C’est au milieu de ses ruines, à la sortie de la source, au bord d’un mince filet d’eau chaude et courante que nous construisîmes nous-mêmes, aidés de quelques arabes, une petite maison selon des habitudes du pays : quelques pierres rejointes par de la terre mouillée qui sèche en quelques heures, et devient dure comme du ciment. Nous lavons nos corps et notre vaisselle dans cette source chaude, sulfureuse, qui nous procure le plus grand confort du désert.

Plus tard, j’achetais le grand Hôtel abandonné de Palmyre.

L’hospitalité du Cheik — Une
émouvante chasse à la gazelle.

Arabes et Bédouins, très curieux par nature et encore plus de ce qu’ils ignorent totalement, se précipitèrent chez moi et m’invitèrent à qui mieux mieux.

Ces gens me plurent tout de suite, les visites que je leur rendais sous la tente me causaient une joie complète.

Leur accueil enthousiaste, leur si généreuse hospitalité, la grande simplicité de la réception, leur sentiment de l’honneur, me charmaient.

À peine arrivée chez un cheik, je m’accroupis comme tous les hommes présents, autour du feu, où sont alignées les cafetières au long bec et les théières. Le service ne chôme pas ; il est vrai que le nombre d’hommes oisifs qui vous entourent est impressionnant.

L’un broyé le café dans un mortier de bronze et le pilon frappe en cadence, tantôt lent, tantôt rapide, selon l’inspiration de l’artiste.

La nuit, à la veillée, c’est le guetta, poète qui improvise des récits difficiles à comprendre ; on en devine une partie aux mimiques expressives du récitant et il nous séduit car il s’en dégage une véritable harmonie sauvage.

Je vais toujours faire un petit tour sous la tente des femmes, où elles vivent entourées d’une foule de gosses.

La nuit, on me met, non loin de l’âtre, un petit matelas caché par un paravent de jonc dont toutes les fibres sont réunies les unes aux autres par des laines de couleur, tissage inédit du désert.

Le Cheik vient me border, dans ce lit où je dors toute habillée, sous les couvertures de parade de la tribu.

Au matin, je me régale du lait de chameau « qui te donnera beaucoup de force », me disent mes hôtes avec une telle conviction que je les crois. Cette atmosphère de confiance, de repos, me donne une impression de satisfaction intérieure totale que je ne saurais exprimer exactement et que je n’ai jamais éprouvée dans la vie européenne.

Le matin, suivant le temps et la saison, on m’offrait une chasse à la gazelle ou au faucon.

« Partons à la gazelle », dis-je un jour à Naouaf.

On s’empile dans une grande auto américaine, trois devant ; je suis entre le cheik Sattam et son chauffeur nègre, trois sur les strapontins, quatre dans le fond.

Depuis des heures, de secousses en secousses, nous abattons des kilomètres monotones lorsque, brusquement, Embarak, le chauffeur nègre, appuyant à fond son pied sur l’accélérateur, nous crie : Ha, ha, ha, Ghazellan (gazelle).

Marga d’Andurain.
(À suivre).