Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/132

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son affection, fut honteuse, quant elle s'apperceut qu'elle l'avoit monstrée si vehemente. Toutefois, la pitié du pauvre gentil homme servit à elle de juste excuse, et, ne povant plus porter ceste parolle de dire adieu pour jamais, s'en alla vistement, le cueur et les dentz si serrez, que en entrant en son logis, comme ung corps sans esperit, se laissa tumber sur son lict, et passa la nuict en si piteuses lamentations, que ses serviteurs pensoient qu'il eust perdu parens et amys et tout ce qu'il povoit avoir de biens sur la terre. Le matin se recommanda à Nostre Seigneur, et, après qu'il eut departy à ses serviteurs le peu de bien qu'il avoit et prins avecq luy quelque somme d'argent, deffendit à ses gens de le suyvre, et s'en alla tout seul à la religion de l'Observance demander l'habit, deliberé de jamais n'en partir. Le gardien, qui autresfois l'avoit veu, pensa, au commencement, que ce fust mocquerie ou songe; car il n'y avoit gentil homme en tout le pays qui moins que luy eust grace ou condition de Cordelier, pource qu'il avoit en luy toutes les bonnes et honnestes vertuz que l'on eust sceu desirer en ung gentil homme. Mais, après avoir entendu ses parolles et veu ses larmes coulans sur sa face comme ruisseaulx, ignorant dont en venoit la source, le receut humainement. Et bien tost après, voyant sa perseverance, luy bailla l'habit, qu'il receut bien devotement: