Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/158

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que plusieurs grands personnaiges la demandoient en mariage, dont ilz avoient froide response; car le pere aymoit tant son argent, qu'il oblyoit l'advancement de sa fille, et sa maistresse, comme j'ay dict, luy portoit si peu de faveur, qu'elle n'estoit poinct demandée de ceulx qui se vouloient advancer en la bonne grace de la Royne. Ainsy, par la negligence du pere et par le desdain de sa maistresse, ceste pauvre fille demeura longtemps sans estre mariée. Et, comme celle qui se fascha à la longue, non tant pour envye qu'elle eust d'estre mariée, que pour la honte qu'elle avoit de ne l'estre poinct, du tout elle se retira à Dieu, laissant les mondanitez et gorgiasetez de la court; son passetemps fut à prier Dieu ou à faire quelques ouvraiges. Et, en ceste vie ainsy retirée, passa ses jeunes ans, vivant tant honnestement et sainctement qu'il n'estoit possible de plus. Quant elle fut approchée des trente ans, il y avoit ung gentil homme, bastard d'une grande et bonne maison, autant gentil compaignon et homme de bien qu'il en fut de son temps; mais la richesse l'avoit du tout delaissé, et avoit si peu de beaulté, que une dame, quelle elle fust, ne l'eust pour son plaisir choisy. Ce pauvre gentil homme estoit demeuré sans party; et, comme souvent ung malheureux cerche l'autre, vint aborder ceste damoiselle