Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/159

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Rolandine, car leurs fortunes, complexions et conditions estoient fort pareilles. Et, se complaignans l'un à l'autre de leurs infortunes, prindrent une très grande amitié; et, se trouvans tous deux compaignons de malheur, se cerchoient en tous lieux pour se consoler l'un l'autre; et, en ceste longue frequentation, s'engendra une très grande et longue amityé. Ceulx qui avoient veu la damoiselle Rolandine si retirée qu'elle ne parloit à personne et la voyans incessamment avecq le bastard de bonne maison, en furent incontinant scandalisez, et dirent à sa gouvernante qu'elle ne debvoit endurer ces longs propos; ce qu'elle remonstra à Rolandine, luy disant que chascun estoit scandalizé dont elle parloit tant à ung homme qui n'estoit assez riche pour l'espouser, ny assez beau pour estre amy. Rolandine, qui avoit tousjours esté reprinse de ses austeritez plus que de ses mondanitez, dist à sa gouvernante: "Helas, ma mere! vous voyez que je ne puis avoir ung mary selon la maison d'où je suis, et que j'ay tousjours fuy ceulx qui sont beaulx et jeunes, de paour de tumber aux inconveniens où j'en ay veu d'autres; et je trouve ce gentil homme icy saige et vertueux comme vous sçavez, lequel ne me presche que toutes bonnes choses et vertueuses: quel tort puis-je tenir à vous et à