Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/162

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La Royne, qui trouvoit les pechez venielz des autres mortelz en elle, l'envoya querir et luy defendit de parler jamais au bastard, si ce n'estoit en sa chambre ou en sa salle. La damoiselle n'en feit nul semblant, mais luy dist: "Si j'eusse pensé, ma dame, que l'un ou l'autre vous eust despleu, je n'eusse jamais parlé à luy." Toutesfois, pensa en elle-mesme qu'elle cercheroit quelque autre moyen dont la Royne ne sçauroit rien; ce qu'elle feyt. Et les mercredy, vendredy et sabmedy qu'elle jeusnoit, demeuroit en sa chambre avecq sa gouvernante, où elle avoit loisir de parler, tandis que les autres souppoient, à celluy qu'elle commençoit à aymer très fort. Et tant plus le temps de leur propos estoit abbregé en contraincte, et plus leurs parolles estoient dictes par grande affection; car ilz desroboient le temps, comme faict ung larron une chose pretieuse. L'affaire ne sceut estre menée si secrettement, que quelque varlet ne le vist entrer là-dedans au jour de jeusnes, et le redist en lieu où ne fut celé à la Royne, qui s'en courrouça si fort, qu'oncques puys n'osa le bastard aller en la chambre des damoiselles. Et, pour ne perdre le bien de parler à elle tout entierement, faisoit souvent semblant d'aller en quelque voyaige, et revenoit au soir en l'eglise ou chappelle du chasteau, habillé en Cordelier ou Jacobin, ou dissimulé si bien que nul ne