Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/224

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est congneue et plus brusle, regardant ce gentil homme qui ne servoit nulle de ses femmes, s’en esmerveilla, et ung jour luy demanda s’il estoit possible qu’il aimast aussi peu qu’il en faisoit le semblant.

Il luy respondit que, si elle voyoit son cueur comme sa contenance, elle ne luy feroit poinct ceste question. Elle, desirant sçavoir ce qu’il vouloit dire, le pressa si fort qu’il confessa qu’il aimoit une dame qu’il pensoit estre la plus vertueuse de toute la chrestienté. Elle feit tous ses efforts, par prières et commandemens, de vouloir sçavoir qui elle estoit, mais il ne fut poinct possible, d’ont elle feit semblant d’estre fort courroucée et jura qu’elle ne parleroit jamais à luy s’il ne luy nommoit celle qu’il aimoit tant, d’ont il fut si fort ennuyé qu’il fut contrainct de luy dire qu’il aimoit autant mourir s’il falloit qu’il luy confessast ; mais, voyant qu’il perdoit sa veue et bonne grace par faulte de dire une verité tant honneste qu’elle ne debvoit estre mal prise de personne, luy dist avecq grande craincte :

« Ma dame, je n’ay la force ny la hardiesse de le vous dire, mais, la première fois que vous irez à la chasse, je la vous feray veoir et suis seur que vous jugerez que c’est la plus belle et parfaicte dame du monde. » Ceste response fut cause que la Royne alla plus tost à la chasse qu’elle n’eust faict.