Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/240

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fascha. Mais la jeunesse, qui ne peut souffrir ung ennuy, luy feit chercher recreation ailleurs qu'en sa maison; et alla aux danses et bancquetz, toutesfois si honnestement que son mary n'en povoit prendre mauvaise opinion; car elle estoit tousjours en la compaignye de celles à qui il avoit fiance.

Ung jour qu'elle estoit à une nopce, s'y trouva ung bien grand prince, qui, en me faisant le compte, m'a defendu de le nommer. Si vous puis-je bien dire que c'estoit le plus beau et de la meilleure grace qui ayt esté devant, ne qui, je croy, sera après lui en ce royaulme. Ce prince, voyant ceste jeune et belle dame, de laquelle les oeilz et contenance le convyerent à l'aymer, vint parler à elle d'un tel langaige et d'une telle grace, qu'elle eust voluntiers commencé ceste harangue. Ne luy dissimulla poinct que de long temps elle avoit en son cueur l'amour dont il la prioit, et qu'il ne se donnast poinct de peyne pour la persuader à une chose où par la seulle veue Amour l'avoit faict consentir. Ayant ce jeune prince par la naïfveté d'amour ce qui meritoit bien estre acquis par le temps, mercia le Dieu qui le favorisoit. Et, depuis ceste heure-là, pourchassa si bien son affaire, qu'ilz accorderent ensemble le moyen comme ilz se pourroient veoir hors de la veue des autres.